La caverne de Platon
Allocution du 18 octobre à Avignon - Bar à vins « le Hippone » La République constitue sans doute l’oeuvre essentielle de Platon. C’est l’écrit le plus volumineux ; il est composé de 10 livres ou chapitres... et il traite de la Justice. Plaisante question où chacun a coutume de déballer son opinion et de distribuer louanges, critiques ou indignations ? L’affaire est plus sérieuse car elle concerne la philosophie elle-même, sa vocation historico-sociale ; à savoir travailler à la concorde et à la paix civile. En effet, là où il n’y a pas de justice, c’est la guerre. Guerre des nations, des peuples, des clans ou des individus entre eux et même guerre toute intérieure de l’homme en proie à ses propres contradictions. Comme à l’accoutumée, Socrate, le maître qui, par son exemple, avait converti Platon à la philosophie, est le personnage principal. Il dialogue avec des interlocuteurs. Au moment où Platon écrit, Socrate a déjà été condamné à mort et la situation politique à Athènes n’est guère réjouissante. La tyrannie des Trente a laissé des séquelles. La tension entre ceux qui incarnent l’acceptation des valeurs traditionnelles et les nouveaux intellectuels que représentent les sophistes est assez forte. Toute la société grecque est convoquée dans cette dramaturgie que Platon met en scène. On peut imaginer que le philosophe espère une pacification par une sereine réflexion rationnelle. L’histoire se passe au Pirée... Socrate, en compagnie de Glaucon, frère de Platon, descend en ville où on doit célébrer un culte nouveau ; celui d’une déesse septentrionale, Bendis. En chemin, ils croisent Polémarque, le fils d’un vieux et riche marchand, accompagné de l’autre frère de Platon, Adimante. Invitation est lancée et le groupe se dirige vers la maison de Polémarque. Il y trouvent aux côtés du vieux Céphale qui vient de sacrifier, le sophiste Thrasymaque et d’autres invités. La conversation va s’engager sur le thème de la recherche de ce qu’est en vérité la justice. On peut constater que cette rencontre inopinée au Pirée entre gens très différents n’a rien d’un examen d’école où le maître rencontre des disciples. Difficile de dater avec exactitude la rédaction du dialogue... On estime que ce pourrait être avant 374 ... On le situe entre la fondation de l’Académie à Athènes et le retour du voyage en Sicile où Platon, espérant jouer un rôle de conseiller politique auprès du Tyran, a lamentablement échoué dans son entreprise. Les idées philosophiques ont bien du mal à être mises en pratique par les politiques, plus habiles aux ruses et aux stratégies guerrières qu’aux exigences de la sagesse. La leçon à tirer de ces déboires c’est qu’il faut s’attacher à récuser trois maux qui empoisonnent la vie politique ; L’arbitraire de l’individualisme, la démagogie de la sophistique, des beaux parleurs qui séduisent les foules, et la coercition, la violence qu’exerce la tyrannie. Trois maux qui rendent la Cité malade... Il faudrait trouver un philosophe médecin pour remettre de l’ordre. Renouer les fils qui composent le tissu social, retrouver cette harmonie sans laquelle il n’y a point de justice. Un rêve naît ; celui de reconstruire une belle Cité, la Callipolis, une Cité juste... Mais pour que cela soit vraiment possible, il faut être au clair avec cette idée de justice... On s’est plu quelquefois à dire que la République de Platon était un livre d’utopie,( le mot n’existe pas du temps de Platon) et que la politique était sa préoccupation essentielle. ( Les aventures siciliennes semblent le prouver.) En fait la situation est plus délicate. C’est que la question de la justice dans la Cité soulève deux interrogations concomitantes. L’une concerne, non plus simplement l’organisation de l’état, mais la nature humaine elle-même, les dispositions de l’individu qui fait partie de la Cité. Sur ce point Platon considère que en quelque sorte, les difficultés qui s’exposent publiquement dans la politique sont comme le reflet, considérablement grossi ( donc plus visible et palpable) de celles qui agitent l’âme humaine. Autrement dit, une théorie de l’âme, un examen attentif de la nature humaine est la condition d’un juste examen politique. Le politique alors devient la métaphore de l’âme. La correspondance s’y observera trait pour trait. Qu’en est-il concrètement de l’âme humaine ? Platon propose une topique tripartite. La voici composée de trois niveaux différents qui devraient naturellement être hiérarchisés. La partie supérieure, la tête, le «Logos», partie rationnelle.... La partie médiane, (correspondant à la poitrine), le «Thumos», siège des humeurs et des colères, et la partie inférieure du bas ventre, siège des désirs animaux, « l’Epithumétikon ». A chaque partie correspond une qualité, une vertu propre... La sagesse et la science pour la première, le courage pour la seconde, et la tempérance pour la troisième. La concorde, l’entente entre ces parties de l’âme repose sur le respect de la hiérarchie... Tout va mal si elle n’est pas respectée, si la partie inférieure veut commander et prendre la place de la supérieure. Alors règne l’injustice. La maladie de l’âme comme celle de la Cité vient du désordre. A contrario la santé, comme la justice sont obtenues dès que la hiérarchie naturelle est respectée. Du côté politique, une tripartition sociale, une division des classes, se dessinent. On concevra une classe de gardiens, animés par la sagesse, qui auront vocation à diriger, une classe de guerriers, animés par le courage , qui auront vocation de défendre avec ardeur et discipline, la Cité, et une classe de producteurs, animés par l’ardeur au travail et soucieuse de nourrir la Cité. Que chacun accomplisse la tâche pour laquelle il est fait, et la Cité sera juste. Lorsque le Général de Gaule dans une formule célèbre et pour mettre un terme au désordre politique de 1968, lançait ce mot d’ordre ; «Que les gouvernants gouvernent, que les étudiants étudient et que les travailleurs travaillent»... N’était-il pas platoniciens ? On peut être platonicien sans le savoir comme M.Jourdain fait de la prose... Il reste à débattre d’une question essentielle.... celle de la compétence nécessaire des gardiens. La thèse platonicienne est sans ambiguïté ; il faut que les philosophes soient rois ou que les rois soient philosophes... Il faut s’expliquer là-dessus car une méprise est possible. On pourrait par exemple imaginer que Platon ne se gêne pas et, sans vergogne, annonce son ambition personnelle. Dans ce cas, le philosophe, prétendant au pouvoir suprême, serait l’homme le plus ambitieux... L’idée peut séduire surtout ceux qui ignorent ce qu’est vraiment la philosophie... ou plutôt, l’acte de philosopher.... Et Platon, conscient du problème, va s’étendre longuement sur les qualités naturelles requises pour être vraiment philosophe. Loin des ambitions personnelles, des humeurs passagères et des pulsions animales, c’est à ceux qui seront animés d’un amour du savoir que l’on va s’adresser. Le philosophe est, comme l’indique l’étymologie du mot, celui qui a l’amour de la sagesse... Et la sagesse en question, la «Sophia» est d’abord la connaissance... La science du réel, la science du Bien. C’est l’Idée suprême d’où tout découle. Comment en effet gouverner avec justice si l’on ne sait pas ce qu’est le Bien... Attention ! Non pas le bien privé qu’égoïstement conçoivent les citoyens vulgaires, mais le Bien en soi.... Un Bien qui en somme ne dépend absolument pas des désirs humains, de la libre volonté de chacun.... de l’arbitraire. Ici, la difficulté grandit. Où trouver un philosophe digne de ce nom capable d’être roi ou un roi, tout puissant, capable de sagesse ? Petite leçon de vie ? Platon nous raconte l’histoire de Gygès... Un brave homme, berger de son état... Il découvre un anneau qu’il passe à son doigt et, faisant jouer le chaton de la bague, le voilà homme invisible.... Que faire d’un tel pouvoir magique ? Gygès descend en ville, entre incognito au palais et, avec la reine pour complice, tue le roi afin, on l’imagine, de prendre sa place. Belle leçon sur le vice inhérent à toute puissance... L’homme sans qualité aura bien du mal à résister à la tentation. Il ne sera pas facile de trouver un vrai philosophe, au caractère bien trempé et soucieux uniquement du Bien en soi. Une sévère sélection, une éducation rigoureuse s’impose. On peut imaginer que la fameuse Académie que Platon fonda à Athènes ( On y dénombra plus de 500 professeurs ) fut aussi une école de formation politique. Après avoir scruté la nature tripartite de l’âme, l’autre interrogation cruciale concerne un point essentiel pour les grecs, la Paideia, l’éducation. On dirait volontiers aujourd’hui qu’il n’y a pas de politique possible sans éducation citoyenne. Platon y consacrera toute sa vie. Il nous faut bien comprendre quelles sont les difficultés de l’entreprise cognitive qui conditionne l’organisation juste de la Cité. C’est au livre VII de la République que les questions de notre condition humaine, de l’accès à la connaissance, de sa transmission, se posent. La fameuse allégorie de la caverne met en scène de manière magistrale la situation dans laquelle nous sommes tous. Commençons par en lire un extrait et nous verrons ensuite les interprétations que nous pourrons en faire... - « Eh bien, après cela dis-je, compare notre nature, considérée sous l’angle de l’éducation et de l’absence d’éducation, à la situation suivante. Représente-toi des hommes dans une sorte d’habitation souterraine en forme de caverne. Cette habitation possède une entrée disposée en longueur, remontant de bas en haut tout le long de la caverne vers la lumière. Les hommes sont dans cette grotte depuis l’enfance, les jambes et le cou sont ligotés de telle sorte qu’ils restent sur place et ne peuvent regarder que ce qui se trouve devant eux, incapables de tourner la tête à cause de leurs liens. Représente-toi la lumière d’un feu qui brûle sur une hauteur loin derrière eux et, entre le feu et les hommes enchaînés, un chemin sur la hauteur, le long duquel tu peux voir l’élévation d’un petit mur, du genre de ces cloisons qu’on trouve chez les montreurs de marionnettes et qu’ils érigent pour les séparer des gens. Par dessus ces cloisons, ils montrent leurs merveilles. - Je vois dit-il. - Imagine aussi, le long de ce muret, des hommes qui portent toutes sortes d’objets fabriqués qui dépassent le muret, des statues d’hommes et d’autres animaux, façonnés en pierre, en bois et en toute espèce de matériau. Parmi ces porteurs, c’est bien normal, certains parlent, d’autres se taisent. - Tu décris là, dit-il, une image étrange et de bien étranges prisonniers. - Ils sont semblables à nous, dis-je. Pour commencer, crois-tu que de tels hommes auraient pu voir quoi que ce soit d’autre, d’eux-mêmes et les uns des autres, si ce ne sont les ombres qui se projettent, sous l’effet du feu, sur la paroi de la grotte en face d’eux ? - Comment auraient-ils pu, dit-il, puisqu’ils ont été forcés leur vie durant de garder la tête immobile ? - Qu’en est-il des objets transportés ? N’est-ce pas la même chose ? - Bien sûr que si. - Alors, s’ils avaient la possibilité de discuter les uns avec les autres, n’es-tu pas d’avis qu’ils considèreraient comme des êtres réels les choses qu’ils voient ? - Si, certainement. - Et que se passerait-il si la prison recevait aussi un écho provenant de la paroi d’en face ? Chaque fois que l’un de ceux qui passent se mettrait à parler, crois-tu qu’ils penseraient que celui qui parle est quelque chose d’autre que l’ombre qui passe ? - Par Zeus, non, dit-il, je ne le crois pas. - Mais alors, dis-je, de tels hommes considéreraient que le vrai n’est absolument rien d’autre que les ombres des objets fabriqués. - De toute nécessité, dit-il. - Examine dès lors, dis-je, la situation de leurs lien et de la guérison de leur égarement, dans l’éventualité où, dans le cours des choses, il arriverait ce qui suit. Chaque fois que l’un d’entre eux serait détaché et contraint de se lever subitement, de retourner la tête, de marcher et de regarder vers la lumière, à chacun de ses mouvements il souffrirait, et l’éblouissement le rendrait incapable de distinguer ces choses dont il voyait auparavant les ombres. Que crois-tu qu’il répondrait si quelqu’un lui disait que tout à l’heure il ne voyait que des lubies, alors que maintenant, dans une plus grande proximité de ce qui est réellement, il voit plus correctement ? Surtout si, en lui montrant chacune des choses qui passent, on le contraint de répondre à la question ; qu’est-ce que c’est ? Ne crois-tu pas qu’il serait incapable de répondre et qu’il penserait que les choses qu’il voyait auparavant étaient plus vraies que celles qu’on lui montre à présent ? - Bien plus vraies, dit-il. - Et de plus, si on le forçait à regarder en face la lumière elle-même, n’aurait-il pas mal aux yeux et ne la fuirait-il pas en se retournant vers les choses qu’il est en mesure de distinguer ? Et ne considérerait-il pas que ces choses-là sont réellement plus claires que celles qu’on lui montre ? - C’est le cas, dit-il. - Si par ailleurs, dis-je, on le tirait de là par force, en le faisant remonter la pente raide et si on ne le lâchait pas avant de l’avoir sorti dehors à la lumière du soleil, n’en souffrirait-il pas et ne s’indignerait-il pas d’être tiré de la sorte ? Et lorsqu’il arriverait à la lumière, les yeux éblouis par l’éclat du jour, serait-il capable de voir ne fût-ce qu’une seule des choses qu’à présent on lui dirait être vraies ? - Non, il ne le serait pas, dit-il, en tout cas pas sur le coup. - Je crois bien qu’il aurait besoin de s’habituer, s’il doit en venir à voir les choses d’en haut. Il distinguerait d’abord plus aisément les ombres, et après cela, sur les eaux, les images des hommes et d’autres êtres qui s’y reflètent, et plus tard encore ces êtres eux-mêmes. A la suite de quoi, il pourrait contempler plus facilement, de nuit, ce qui se trouve dans le ciel, et le ciel lui-même, en dirigeant son regard vers la lumière des astres et de lune, qu’il ne contemplerait de jour le soleil et sa lumière. - Comment faire autrement ? - Alors, je pense que c’est seulement au terme de cela qu’il serait enfin capable de discerner le soleil, non pas dans ses manifestations sur les eaux ou dans un lieu qui lui est étranger, mais lui-même en lui-même, dans son espace propre, et de le contempler tel qu’il est. - Nécessairement, dit-il. - Et après cela, dès lors, il en inférerait au sujet du soleil que c’est lui qui produit les saisons et les années, et qui régit tout ce qui s’y trouve dans le lieu visible, et qui est cause d’une certaine manière de tout ce qu’ils voyaient là- bas. - Il est clair, dit-il, qu’il en arriverait là ensuite. - Mais alors quoi ? Ne crois-tu pas que, se remémorant sa première habitation, et la sagesse de là-bas, et ceux qui étaient alors ses compagnons de prison, il se réjouirait du changement, tandis qu’eux, il les plaindrait , - Si, certainement. - Les honneurs et les louanges qu’ils étaient susceptibles de recevoir alors les uns des autres, et les privilèges conférés à celui qui distinguait avec le plus d’acuité les choses qui passaient et se rappelaient le mieux celles qui défilaient habituellement avant les autres, lesquelles après et lesquelles ensemble, celui qui était le plus capable de deviner, à partir de cela, ce qui allait venir,, celui-là, es-tu d’avis qu’il désirerait posséder ces privilèges et qu’il envierait ceux qui, chez ces hommes-là, reçoivent les honneurs et auxquels on confie le pouvoir ? Ou bien crois-tu qu’il éprouverait ce dont parle Homère et qu’il préfèrerait de beaucoup... « étant aide-laboureur, être aux gages d’un autre homme, un sans terre....» et subir tout au monde plutôt que de s’en remettre à l’opinion et de vivre de cette manière ? - C’est vrai, dit-il, je crois pour ma part qu’il accepterait de tout subir plutôt que de vivre de cette manière là. - Alors réfléchis bien à ceci, dis-je. Si , à nouveau, un tel homme descendait pour prendre place au même endroit, n’aurait-il pas les yeux remplis d’obscurité, ayant quitté tout d’un coup le soleil? - Si, certainement, dit-il. - Alors, s’il lui fallait de nouveau concourir avec ceux qui se trouvent prisonniers là-bas, en formulant des jugements pour discriminer les ombres de là-bas, dans cet instant où il se trouve aveuglé, avant que ses yeux ne se soient remis et le temps requis pour qu’il s’habitue étant loin d’être négligeable, ne serait-il pas l’objet de moqueries et ne dirait-on pas de lui : « Comme il a gravi le chemin qui mène là-haut, il revient les yeux ruinés» et encore « cela ne vaut même pas la peine d’essayer d’aller là-haut ?». Quant à celui qui entreprendrait de les détacher et de les conduire en haut, s’ils avaient le pouvoir de s’emparer de lui de quelque façon et de le tuer, ne le tueraient-ils pas ?.... Et Platon de poursuivre en nous précisant que ce chemin parcouru par celui qui est sorti de la caverne est celui de l’âme qui s’élève vers la contemplation des choses intelligibles dans un lieu intelligible auquel seul l’intellect, partie noble de l’âme, est capable d’accéder. La richesse symbolique de cette allégorie est extraordinaire. Allégorie ; c’est un mot grec dont l’étymologie indique que l’on veut dire autre chose que ce que l’on dit. Héraclite le définit ; c’est « la figure de style qui consiste à dire une chose et à en signifier une autre, différente de ce que l’on dit... voilà proprement ce qu’on appelle allégorie» Le procédé est rhétorique ; c’est une façon de parler, le plus souvent imagée... d’où son caractère didactique. On devine toutefois que sous la banalité du récit ou sous le caractère concret des images se cache des significations plus abstraites et profondes. La difficulté devient alors celle que rencontre l’herméneutique, discipline délicate des interprétations. Prenons d’abord le cas de la caverne. Le lieu ne manque pas de puissance poétique ; Il est l’archétype de la matrice où s’origine le monde et le lieu où se font les révélations initiatiques. Dans un livre qui est en quelque sorte la suite de «la République», et qui s’intitule «Les lois», Platon imagine des vieillards sur le quai du port crétois, actuellement appelé Héraclion, attendant un «étrangers venu d’Athènes. Il arrive enfin et après avoir procédé aux rites religieux, ils le conduisent sur le montagne, l’actuel mont Ida, dans une grotte... et là, les crétois reçoivent de l’athéniens les tables de la loi. Elles serviront à fonder une centaine de cités. Cette grotte existe, on peut la visiter et une bonne partie des richesses archéologiques du musée d’Héraclion viennent de là... On ne s’éloigne pas de Platon car elle l’aurait inspirée pour sa caverne. Les mythes s’enracinent volontiers dans la réalité. Matrice, lieu sacré de révélation, la caverne est aussi un lieu souterrain, près des enfers ; un lieu donc de souffrance, d’épreuves. Elle est une prison. La signification n’est plus simplement cosmique, elle devient morale, éthique. L’âme devra sortir de cette fosse d’obscurité pour renaître à la lumière. Nul doute que Platon connaissait les pratiques religieuses d’initiations, les rites d’Eleusis où les impétrants étaient d’abord enchaînés dans une grotte. Ils devaient s’en échapper pour regagner la lumière. Dans le culte oriental mithraïque, le sang du taureau sacrifié arrosait dans une fosse les hommes régénérés. Avant que Platon ne s’en inspire, les pythagoriciens concevait que l’esprit créateur qui anime le cosmos, le «Nous», libérait une âme prisonnière de ses passions. La renaissance, la régénération, le salut de l’homme passent pas ce topos privilégié, la caverne. Vous remarquerez que la tradition chrétienne n’échappe pas à la règle et que les images d’Epinal nous montrent la naissance du messie où l’apparition de la vierge dans une grotte. Quoi qu’il en soit, le texte de Platon ne se réduit pas à des curiosités littéraires, achétypiques, psychologiques, voire psychanalytique. En décrivant la situation humaine (hors temps) il a une dimension à la fois ontologique et métaphysique. La découverte de celle-ci va commander un programme d’éducation sur lequel Platon ne se fait guère d’illusion. On l’a vu, non seulement il sera fait un mauvais accueil à celui qui revient de là haut, ( on se moque de lui - Evocation de l’Albatros dans le poème de Baudelaire) mais une menace de mort plane sur le maître libérateur. Le procès et la mort de Socrate ouvrent des blessures encore fraîches. Merleau-Ponty dira que «Socrate a fait aux athéniens le cadeau empoisonné de sa mort». Par sa valeur paradigmatique, au delà même de la Grèce, c’est le refus du philosophe par une société qui n’en veut pas qui est ici exprimé. Et pourquoi donc les hommes refusent-il d’être libéré de leurs chaînes ? Parce qu’ils sont nés avec et donc ont avec celles-ci une longue habitude de fréquentation intime.... un peu comme ces animaux si habitués à leur cage qu’ils sont effrayés et reculent devant leur libération possible. Première leçon terrible de Platon sur la condition humaine; Ces prisonniers sont bien étranges... constate l’interlocuteur... La situation ne l’est pas moins. Ils n’ont jamais connus la liberté. Ils ne peuvent pas la désirer puisqu’ils ne savent pas ce que c’est. On aurait tort d’imaginer que cette allégorie est un appel militant des hommes révoltés qui veulent briser leurs chaînes et recouvrer une liberté perdue. L’affaire est beaucoup plus délicate. Par habitude, par paresse sans doute et même par confort... (Oui, car être assis avec ses semblables en un même lieu a de quoi réconforter.) les hommes ne veulent pas bouger, changer de situation. Un peu comme cette majorité inerte de citoyens qui s’accommodant de ce qui est, s’inquiètent des nouveautés et des changements qui pourraient venir. Problème d’éducation, de Paideia ; l’ignorant, encrassé dans son ignorance.... une ignorance qui s’ignore ( on appelle cela la bêtise) ne veut pas savoir. S’il faut le sauver, il faudra lui faire violence. Dans son texte, à plusieurs reprises, Platon précise qu’on le force. On l’arrache à ses congénères, on le traîne, on le pousse... Il résiste, ne veut pas, rechigne.. Tout est pénible, difficile. Nous sommes bien loin de l’image idyllique de cette pédagogie facile, ludique bienheureuse que prônent les nouveaux maîtres. Il faudra prendre du temps, essuyer des éblouissements, dépasser des cécités... Grimper sur des chemins raides et escarpés... Tout cela, c’est ce qui est promis à l’homme qui doit être sauvé.... des souffrances, des échecs et des larmes... Il y a de quoi en décourager plus d’un. Mais un problème encore plus grave surgit. Il est judicieusement soulevé par Alain. Imaginez que tout ce qui se passe dans la caverne, cette grande valse des ombre portées et ce tohu-bohu des échos, soient un complexe de savoirs et de compétences organisés. Justement, c’est le cas ! C’est tout ce savoir, toutes ces disciplines efficaces, toutes ces techniques et ces sciences d’une utilité certaine pour les hommes... Tout cela est appris dans les écoles, fait l’objet de vénération, de diplômes et d’encouragements. Voici la société des hommes! Ils sont contents d’eux-mêmes et fiers de leurs réussites sociales, matérielles. Toute leur énergie passe à l’organisation de cette société, aux travails utiles, producteurs de richesses?, aux technologies avancées dont les exploits déchaînent les applaudissements. Fondamentalement, le texte de Platon concerne l’ensemble du monde dans lequel nous sommes et non pas les cancres du fond de la classe. L’ignorance que le philosophe fustige n’est pas le simple fait de ne rien savoir. Bien au contraire, dans sa caverne, c’est à dire dans son monde à lui, l’homme a des prétentions de connaissances. Il est persuadé que ce qu’il voit, c’est le réel, que sa connaissance est la bonne, la seule, la vraie.... cette assurance lui donne de la fierté et le conforte dans son entêtement. Ce savoir que l’homme prétend avoir de soi et du monde est celui qui lui réussit et auquel tout le monde adhère. C’est le savoir du bon sens populaire... Il en appelle aux évidences immédiates, aux opinions partagées, aux lieux communs... Il faut aller à l’école pour apprendre des sciences utiles qui permettront d’avoir une belle place dans la société des hommes, d’être riche et puissant. Voilà le discours que les prisonniers de la caverne pourraient tenir en clignant des yeux les uns vers les autres... Et qu’il aille au diable celui qui nous violente et veut nous faire sortir d’ici ! Mieux, le savoir dans le monde s’acoquine avec le pouvoir dans le monde. Quoi de plus naturel, de plus évident ? L’expérience le prouve. L’expérience, voilà un critère de garantie pour la prétention d’un savoir. A propos de la justice, puisqu’il est question de cela dans « La République», il y a au début un dialogue instructif de Socrate avec un individu qui rentre dans une typologie vulgaire ; il s’appelle Thrasymaque mais il aurait pu s’appeler Calliclès, comme dans un autre dialogue. Il s’agit de ce type d’individu fortement charpenté, brut de décoffrage et jetant à la figure des vérités constatables pour tout homme, bien campé dans ses bottes plantées sur terre. La leçon naturelle pour celui qui veut savoir ce que c’est que la justice c’est que les gros poissons mangent les petits et que ce sont les plus forts qui ont toujours raison. Quoi de plus nature! ? De plus évident ? De plus incontestable ? Nous voilà toujours dans la caverne revenu à l’évidence de perception première. La raison, dans l’histoire est toujours du côté du plus fort. Celui qui a bien compris cela et qui est devenu maître en la matière, c’est l’homme politique. Entendons bien sûr celui qui se montre sur le théâtre du monde, qui pérore sur l’agora de la cité. Gygès, découvrant un anneau magique qui le rend invisible, finit par user de ce pouvoir pour assassiner le roi et usurper le trône. Bref , on le devine, ceux qui vont être les plus réticents à l’entreprise de connaissance philosophique seront les ambitieux... Dans l’arène politique, ils sont légion. Ils parlent bien, tissent de beaux mensonges qui vont dans le sens du poil de l’assemblée populaire, et n’admettent comme vérité que celle qui assure un grand succès et une réussite sociale. C’est dur de rompre les chaînes qui nous emprisonnent car les plus fortes sont les plus intimes, à savoir ces ambitions personnelles que nous considérons tous comme légitimes et qui, lorsqu’elles se réalisent, nous assurent prospérité et admiration, voire jalousie. Tout cela est balayé par Socrate. Il en sait quelque chose, Platon! Lui qui, né de cuisse aristocratique, était destiné dans sa jeunesse au meilleur avenir politique. Une jeunesse dorée qui a cessé de le séduire dès la rencontre de son vieux maître, si libre à l’égard des pouvoirs de l’argent et des ambitions populaires. A celui qui prétend que le tyran, par la puissance, s’accorde le bonheur, Platon rétorque «Je ne te crois point»... et parce qu’il est bien sûr de sa démonstration, il ajoute ‘C’est toi qui le diras !». Dans la caverne, il n’y a que des ombres, des images qui sont, la comparaison est de Platon lui-même, comme les projections que proposent les marionnettistes. Jeu d’ombres sur l’écran de la parois où l’on se fait du cinéma. Soyons clair, ces apparences, en elles-mêmes, ne nous trompent pas, pas plus que la porte sur laquelle je viens de me cogner n’est méchante à mon égard. C’est moi et moi seul qui me trompe lorsque je prends les apparences, les images, pour la réalité, toute la réalité. Une autre belle leçon de Platon c’est que nous sommes responsables de nos erreurs et de nos illusions. C’est nous qui jugeons mal. D’où la formule célèbre de Socrate qui a pu étonner le commun des mortels lorsqu’il dit que «Nul n’est méchant volontairement». C’est toujours un aveuglement qui fait croire au tyran que la domination sur les autres lui assurera son bonheur... illusion humaine qui se fait passer pour vraie connaissance. Cette importance de la connaissance est définie comme décisive par la pensée grecque. C’est elle qui fonde le projet philosophique, la décision de philosopher. Et si, comme on l’a dit, il est question de sagesse, on voit mal comment celle-ci pourrait s’exercer sans le secours de la connaissance. Pour maintenir cette exigence, il convient de chasser les faux prétendants à la connaissance. Ce sera une tâche préliminaire difficile et qui va contrarier bon nombre d’individus. Outre le fait qu’on voulut faire exemple, le procès et la condamnation de Socrate ont aussi leur origine dans la colère et le ressentiment qu’il a suscités chez ceux qui pensaient détenir une légitimité de bon sens. Et pour cause! C’est le statut de l’opinion elle-même qui apparaît comme une de ces illusions chère à l’homme de la caverne. La forme la plus immédiate, la plus fréquente donc, la plus «à fleur de peau», c’est la déclaration d’opinion. Avec elle, tout commence. Et c’est donc par là que commencent les dialogues platoniciens. Dialoguer, c’est d’abord échanger directement ses opinions. Chacun envoie sa balle... A l’autre de la recevoir et de répondre au coup par coup. Car il faut bien le constater, les opinions ont ce double caractère d’être collées si fort à ceux qui les énoncent qu’elles s’identifient à leur personne et par ailleurs, elles sont non seulement très différentes mais souvent opposées. Cela a une conséquence terrible ; les oppositions d’idées deviennent les oppositions de personnes et finissent si elles se radicalisent par la violence. Le mot grec qui désigne l’opinion est «doxa». Le règne de ce savoir qui circule comme fumée dans la pénombre de la grotte c’est celui des rumeurs, des «on-dit que...» de tout ces préjugés qui font la petite philosophie de l’homme du quotidien. Elle se laisse vite contaminer par la loi du nombre. Martin Heidegger parle de la «dictature du On... ». Et il faut avouer qu’il n’est pas facile de changer d’opinion... D’abord par fierté car admettre son erreur demande une vertu d’humilité et ensuite par ignorance car comme nous l’avons fait remarquer, la bêtise est une ignorance qui s’ignore. Un certain Chéréphon, qui avait réputation d’être intègre, ne manquait pas de piété. Lorsqu’il se rendit, selon la coutume religieuse, d’Athènes à Delphes, pour consulter la pythie, il lui demanda quel était l’homme le plus sage d’Athènes. Elle lui répondit que c’était Socrate. Stupéfaction! Lorsqu’on lui apprit la nouvelle, Socrate lui-même fut étonné. Il voulut percer ce mystère et interrogea ses congénères?, surtout ceux qui passaient pour savants et avaient grande réputation, pignon sur rue... il finit, au terme de leur discussion par conclure que leur prétention au savoir n’était que prétention. Leur embarras et leur contradiction dès qu’on les interrogeait le révélaient suffisamment. La différence donc qui faisait sagesse, c’est que eux prétendaient savoir alors qu’ils ne savaient pas et que Socrate, lui, avait simplement pris conscience de son ignorance. Il savait qu’il ne savait pas... premier pas incontournable d’une conversion philosophique authentique, premier aveu nécessaire pour sortir de la caverne. Reste l’objection la plus forte de celui qui ne voudrait pas sortir. Cet autre réel que Platon invoque, cet autre monde qui serait le modèle à quoi renvoie les images qui dansent sous nos yeux... Il n’existe pas... il n’existe en fait que dans l’imagination d’un artiste qui rêve d’un autre monde plus parfait. C’est un idéal et comme chacun le sait, le propre de l’idéal, c’est de ne pas être réalisé, de ne pas exister vraiment. En dehors de ce monde de la perception, de la visibilité, il n’y aurait rien du tout. Il n’y a que les flèches lancées dans un ciel désespérément vide. Incrédulité de Saint Thomas qui doutait de l’assomption de la vierge Marie... la légende raconte qu’amusée ou excédée, elle lui jeta, depuis les cieux, sa ceinture. Quelle preuve pouvons-nous donc avoir de l’existence de cette autre réalité qui échappe et fonde l’univers matériel et visible ? Comme toujours la réponse platonicienne étonne. Qu’on imagine la scène ; Socrate, sortant de chez lui et sur le perron d’une porte, surprenant des enfants jouant avec des osselets... cinq osselets qui circulent dans les mains. Il s’arrête, contemple un instant et réfléchit... «je vois bien les osselets, mais où est le cinq?» Il y a en effet de quoi s’étonner. Ce chiffre cinq, ce n’est pas une chose visible et palpable, évidemment... et pourtant il existe, il est. Mieux, alors que les objets, comme toutes les choses de ce monde sont voués au dépérissement, au vieillir et à la disparition, aux outrages du temps, le cinq ne vieillit pas, ne dépérit pas et ne meurt point. Evidemment diront certains, puisque c’est une pensée, puisque ce n’est qu’idée, conçue comme une pure fiction de la raison mathématicienne... Grave erreur, car il n’y a rien d’inventé ou de créé dans le chiffre cinq. Les pythagoriciens avaient déjà remarqué que les nombres ont des propriétés et, plus proche de nous, un certain Frege, logicien et mathématicien de son état, avait défrayé la chronique lorsque, rentrant dans son amphithéâtre de l’université, il s’était contenté d’écrire sur le tableau noir, devant les yeux médusés de ses étudiants, «le nombre est objectif comme la mer». Eux aussi ont des propriétés. Ainsi, constat de Platon, le mathématicien philosophe ; le cinq était là avant la pensée, avant celui qui le pense et il sera encore là bien après lui. Il a dans la série éternelle des nombres sa place. Pour sortir de la caverne, une propédeutique est nécessaire... La fréquentation par l’intellect, partie noble de l’âme, de ces réalités intelligibles qui sont réelles et qui pourtant échappent aux critères vulgaires de visibilité et de perception, est un préliminaire indispensable. Il faudra du temps pour admettre cela. Certains ne l’admettront jamais et se contenteront de rester dans leur certitude au fond de la caverne. Après avoir compris ce qu’il nous faut abandonner... les opinions déclarées et les certitudes sur le monde du quotidien, sur la visibilité empirique, sur l’expérience immédiate, sur les pseudo-attitudes réalistes de bon sens... le plus dur reste à faire ; Sortir de la caverne et mettre enfin les pieds dans la réalité, la vraie. De soi même, avec ses propres forces, il n’y a guère de chance de réussir. Où donc le paresseux pourrait-il trouver l’énergie pour sortir de sa torpeur? Sauf exception, beaucoup comptent sur la sonnerie pour se réveiller. Le prisonnier de la caverne n’échappe pas à la règle ; on le secoue, on brise ses chaînes, on le violente et on le pousse vers la sortie. Qui donc est ce «On» mystérieux sinon le philosophe... Socrate, bien sûr, que l’on comparait à un taon, parce qu’il piquait les individus afin de secouer leur torpeur. Après le désagrément de l’aveuglement, suivi d’un temps plus ou moins long d’accoutumance, voici donc la vraie situation révélée grâce à la lumière d’un feu qui brûle devant l’entrée de la grotte. Il est facile d’en allumer un dans celle que j’ai visitée en Crète sur le mont Ida car la large entrée de la caverne s’ouvre au ras d’une falaise haute d’une cinquantaine de mètre qui la surplombe. Ce que notre impétrant peut enfin voir, c’est le cortège de ces marchands chargés de hottes bien remplies, déambulant derrière un petit mur de pierre et échangeant pour certains des paroles. Enfin la vérité éclate ; maintenant, il comprend, il sait... ce qu’il prenait pour réalité n’était qu’ombres portées déformées et échos plein de confusion. Il était dans l’erreur et bien sûr il ne le savait pas. La prise de conscience de l’erreur est salvatrice, elle nous délivre de l’erreur. Savoir que je me suis trompé, c’est ne plus se tromper... un grand progrès vient d’être réalisé. On est sorti de la bêtise. On peut imaginer le contentement de celui qui vient d’être libéré. Il est en mesure maintenant de faire une rétrospective et de juger à leur juste place les erreurs qu’il faisait. Dans l’allégorie que nous avons lue, cet individu, d’abord réticent, semble assez passif. Tout au plus est-il consentant. Il se laisse faire, se laisse violenter et guider. A vrai dire Platon va donner beaucoup plus d’esprit d’initiative à celui qui s’est converti à l’activité philosophique. Il s’agit bien d’une activité, d’une recherche assidue et méthodique que Platon nomme «la dialectique». En un mot être philosophe et dialecticien, c’est tout un. L’opposition entre les connaissances à l’oeuvre au sein du monde crépusculaire de la caverne et celle qui donne accès à la réalité, donc à un savoir vrai, va s’éclairer sous un nouveau jour avec une lettre décisive pour une bonne compréhension du platonisme ; la lettre VII. Voici comment se distingue les cinq étapes de la connaissance que le dialecticien met en oeuvre ; les quatre première concernent l’homme de la caverne et la cinquième celui qui en est sorti. Lui seul accède à la connaissance philosophique proprement dite. L’enjeu est de taille. Ecoutons Platon : - « Il y a pour chaque être trois modes qui permettent d’en acquérir la science, elle même est le quatrième, et en cinquième lieu, il faut placer l’objet même, connaissable et vraiment réel. Le premier mode est le nom, le deuxième, la définition, le troisième l’image, le quatrième, la science. Prenons un exemple pour comprendre ce que je viens de dire et appliquons-le à tout. Cercle, voilà quelque chose d’exprimé dont le nom est celui même que je viens de prononcer. Son deuxième mode, la définition, composée de noms et de verbes : ce dont les extrémités sont partout à égale distance du centre, voilà une définition de cette chose dont le nom est rond, circonférence, cercle. Le troisième mode de connaissance est le cercle dessiné, puis effacé, tourné au tour, puis détruit ; mais le cercle en soi auquel se rapportent tous ces objets, n’éprouve rien de semblable, car il est autre. En quatrième lieu, la science, l’intelligence et l’opinion vraie, relatives à ces objets. Il faut les ranger dans un seul groupe car elles ne résident ni dans les voix, ni dans les figures corporelles, mais dans les âmes ; d’où il est évident qu’elles se distinguent et de la nature du cercle en soi et des trois modes que nous venons de dire. Parmi elles, c’est l’intelligence qui, en parenté et en ressemblance, se rapproche le plus du cinquième, les autres en sont les plus éloignées.» Les connaissances au sein de la caverne, autrement dit dans notre monde de visibilité corporelle, ne sont pas homogènes. On va du plus flou au plus précis, du plus confus au plus clair, du moins réel au plus réel, du moins consistant au plus consistant. Imaginez que notre hôte soit absent ; je prononce son nom Hocine. Que pouvez-vous savoir si vous ne le connaissez pas encore... Ce n’est pour l’instant qu’un mot qui peut recouvrir des réalités bien différentes. Des Hocine, il y en a beaucoup de par le monde. Pour satisfaire votre curiosité que vous précise que c’est un homme qui est mon ami... Vous voulez en savoir plus ? Je vous présente une photographie... une image... C’est pas mal mais je vois bien vos doutes. Est-il vraiment comme sur la photographie ? Je me contente alors de vous dire que sur la photographie il mesure trois centimètres et qu’en réalité il est un peu plus grand... Suis-je bête, la photographie n’est qu’une image et toute image renvoie à une réalité qu’elle désigne mais qui est absolument autre. Je pourrais poursuivre avec plus de science, d’informations rationnelles. C’est un homme, c’est à dire un animal rationnel, un bipède sans plume.... Le point commun de toutes ces connaissances par images ou définitions verbales, c’est qu’elles n’ont qu’un rapport de représentation avec l’objet à connaître. Elles se contentent en quelque sorte de tourner autour en tentant de s’approcher de plus en plus comme ferait un papillon autour de la lampe allumée. Le cinquième genre de connaissance se détache vraiment des autres. Avec lui nous sommes sortis de l’obscurité ; nous sommes directement en présence de la chose tant recherchée... comme nous pouvons voir ici ce qu’est Hocine dans toute sa présence réelle... On peut alors juger de la piètre qualité des autres modes de connaissance. Platon laisse espérer au dialecticien philosophe grand amateur de définitions, d’analyses et de synthèses, une issue favorable, une donation de l’objet tant recherché qui s’offrirait à nous dans sa pure présence rayonnante. L’activité intellectuelle de l’âme est la condition nécessaire mais non suffisante d’une telle apparition. « - Quiconque n’arrive pas d’une façon ou d’une autre à posséder ces quatre modes, jamais n’obtiendra une science parfaite du cinquième.» Par lui, c’est l’essence elle-même de l’objet visé qui est révélée. La conclusion de la lettre VII mérite lecture : «- Lorsqu’on a frotté à grand peine les uns contre les autres, noms, définitions, visions et sensations, quand on a discuté dans des discussions bienveillantes entre interlocuteurs dont les questions ni les réponses ne sont inspirées de l’envie, qu’éclate sur le sujet donné, la lumière de la sagesse et de l’intelligence, avec autant d’intensité que supportent les forces humaines.» Sorti dans la lumière du jour, notre prisonnier libéré peut voir à quoi, à quelles réalité, renvoyaient ces représentations, ces images confuses dans la caverne. Il n’est pas encore au bout de ses peines car il va poursuivre son ascension sur la hauteur d’une colline et de là verra que les marchands qui déambulent avec leur hottes remplies d’objets divers, le petit mur de pierre et même le feu qui était allumé à l’entrée de la grotte... tout cela n’est visible, accessible au regard, donc à la connaissance, que grâce à cette immense lumière qui inonde tout le paysage. On l’obligera à tourner la tête du côté de la source d’où procède cette lumière, à savoir le soleil, haut dans le ciel. Là, on imagine un second aveuglement, une initiation douloureuse... Socrate avait défini le pédagogue comme celui qui fait tourner la tête du bon côté... L’allégorie de la caverne prend ici un tournant décisif. Le culte du soleil dans cette Egypte que les grecs érudits ne cessaient de fréquenter avait été la préfiguration du monothéisme. Ce soleil que l’homme libéré contemple au plus haut est non seulement ce qui rend possible toute vision, toute connaissance du monde mais c’est aussi, Platon ne manquera pas de le faire remarquer, ce qui fait être, ce qui rend la terre nourricière et fait croître les plantes, ce qui est source de vie. Cette symbolique religieuse oriente la philosophe de Platon vers une voie métaphysique qui fera fortune en Occident. Arrêtons-nous un instant sur l’épilogue... il est instructif. L’initié n’aura pas loisir de s’abîmer dans une longue contemplation solitaire... Pas de philosophe dans une tour d’ivoire... Il est contraint de rebrousser chemin... de revenir vers ses congénères pour annoncer ce qu’il a vu... Avec de nouveaux aveuglements, il sera maladroit, on se moquera de lui, il ne sera pas cru et il sera très mal reçu. Ce qui sera refusé ou mal compris c’est cette distinction dans le réel auquel l’homme a à faire entre un monde visible si peu clair et un monde invisible si clair, c’est cette théorie d’un monde intelligible où les idées ne sont pas de simples représentations abstraites, des images, mais des réalités fondamentales, des essences sans lesquelles il n’y a pas de savoir possible. Epilogue Dans son ouvrage fondamental où il est question de savoir ce que nous pouvons connaître, Emmanuel Kant inaugure un chapitre intitulé «Dialectique transcendantale» par un hommage et une réflexion critique sur Platon. Il fait la distinction importante entre l’entendement et la raison. L’entendement, c’est notre faculté de connaître toutes les choses du monde. Elle se manifeste par un ensemble de catégories, c’est à dire d’exigences logique qu’Aristote avait déjà recensées dans son traité de «Logique». Par exemple le principe de causalité que Leibniz nommera «Principe de raison suffisante» est cette exigence d’esprit qui veut qu’il n’y ait pas de causes sans effets et d’effets sans causes... A nous ensuite, forts de cette exigence de chercher dans la nature une chaîne de causalités. Et la raison dans tout cela ? Elle inspire ou anime certes l’entendement dans ses exigences mais ce qui la caractérise ce sont, non pas les catégories mais les idées. Les idées... Voilà un concept qui a fait le succès du platonisme et que l’on traduit souvent pas forme. Par exemple l’idée du triangle n’est pas ce triangle que je trace sur le sable, ce n’est pas non plus le triangle isocèle ou le triangle rectangle, équilatéral etc... Ce n’est aucun triangle particulier et pourtant chacun ne serait pas triangle s’il ne participait pas à la même forme. C’est elle qui donne l’identité et qui permet du coup la connaissance. Un extraordinaire problème va alors se poser : quel statut doit-on donner à ses idées qui ne sont pas des choses du monde mais qui autorisent la connaissance des choses du monde par l’identification de leur appartenance à une même idée. ( Ainsi, toutes les figures que je vais tracer seront des triangles... dont on apprend qu’elles obéissent à la même règle qui veut que la somme des angles soit égale à 180 degrés.) Pour Emmanuel Kant la grande leçon de Platon est là. La raison qui s’illustre par des Idées pose ses exigences rationnelles mais rien du monde ne peut les contenir. Elles ne sont pas des choses, elles sont des idées... d’ou ce mot d’idéalisme que nous utilisons et qui traditionnellement qualifie la philosophie de Platon ou d’autres. Vous remarquerez qu’on reproche à «l’idéaliste» son manque de «réalisme». Il ne verrait pas les choses comme elles sont mais comme il les imagine. La critique n’a véritablement de sens qui si on fait de l’idée ( ce qu’elle est au sens moderne et psychologique) un pur produit de la fantaisie, de l’imagination humaine. Rien de tout cela avec Platon. Les Idées, les Formes, ne sont pas du tout crées par l’esprit humain. Ce n’est pas moi qui décide en toute liberté de ce que doit être la figure du triangle. Ses propriétés sont immanentes, nécessaires... Je ne peux que les identifier et les reconnaître. Elles transcendent ma volonté. Ce que Kant va retenir de Platon, c’est le fait que les idées de la raison jouent un rôle de condition absolue de la connaissance. Elles ne sont pas des chimères... Nous devons nécessairement faire appel à elles pour tous nos jugements. Comment voulez-vous que je juge du degré de beauté d’une chose si je n’ai pas en tête, à titre de norme de référence, une idée de la beauté... une idée, idéale, jamais présentifiée donc, mais nécessaire à toute évaluation. Par contre Kant ne va plus suivre Platon, ou l’interprétation de Platon, lorsque l’on va en quelque sorte chosifier les idées.... les considérer comme de réalités qui transcendent notre monde empirique et appartiennent à un autre monde... un monde transcendantal. La question délicate qui se pose est celle de savoir si à suivre à la lettre l’imagerie présentée dans l’allégorie de la caverne, on ne tombe pas dans le piège d’une interprétation naïve. Bref y aurait-il un platonisme naïf, celui qui est un peu trop facilement véhiculé dans les commentaires de classes de terminale et un autre platonisme, plus subtil qui demande une approche conforme aux exigences de la modernité. La seconde interprétation détruit les postulats de la première. Pour celle-ci, la thèse réaliste ne fait aucun doute. Tans que nous sommes dans la caverne, nous sommes dans le monde empirique, celui qui nous est livré dans la perception commune et immédiate... le travail va consister à opérer un déplacement et à pénétrer, en sortant de la caverne dans un autre monde, jusqu’alors ignoré... Il y a un parcours, une remontée sur la colline, un accès à un point de vue plus élevé d’où on pourra même un instant d’éblouissement contempler le soleil, source absolue de lumière. Que peut signifier à ce stade la connaissance et la philosophie sinon une extase. Une extase qui porte sur des choses d’un autre monde, d’une autre réalité que celle conçue dans la demie obscurité de la caverne. La tradition métaphysique l’a présentée ainsi. Elle va nourrir l’enthousiasme des mysticismes du Moyen-age et celui de la Renaissance. Dans la théologie plotinienne, le monde intelligible des Idées conçu par Platon sera comme un tremplin qui doit nous propulser vers la pensée de l’Un d’où tout procède. L’Un, Idée suprême qui n’est plus une idée est, symbolisé par l’image du soleil et comparable à l’oeil du dieu égyptien Horus, est comme cette lumière qui inonde les collines de la haute Egypte où Plotin naquit et confond en elle dans une pure transparence les habitants et les collines elles-mêmes. S’inspirant d’un platonisme pythagorisé et accessible à quelques initiés seulement, Plotin, né en 205 après J.C., oriente fortement la compréhension du platonisme vers une tendance religieuse et théologique. La gnose qui fleurit dans des sectes autour de la méditerranée, concevra que le savoir suprême, qui est vision, est aussi fusion avec l’Etre suprême. La causalité suprême étant le privilège de l’Un et du Bien, en forgeant le concept «d’audace», Plotin s’engage dans les arcanes d’une pensée créationniste selon laquelle, par écarts, le divin unique pose par procession descendante la multiplicité des êtres. De l’Un ineffable procède le multiple. Les réflexions plotinienne inspirées de sa lecture de Platon préparent celles de Saint Augustin. Quant à la Renaissance du Quatrocento, on sait combien elle concerne, avec les lectures et les traductions érudites de Marcile Ficin, un retour en force du platonisme. Enthousiasmes intellectuels qui se pique d’accéder, au terme d’une ascèse, à un monde supérieur en perfection et en réalité. L’existence et la réalité de ce monde, transcendant le sensible et l’empirique, ne semble faire aucun doute. Nietszche réagit violemment contre Platon quand il l’accuse de fabriquer une illusion d’arrière-monde. Pour la modernité philosophique, un renversement du platonisme consiste à dénier fortement le statut de réalité au monde intelligible. Autrement dit, nous ne sortons pas de la caverne et ce monde extérieur que laisse entrevoir Platon ne serait qu’une fiction de l’imagination humaine. On voit aussitôt les enjeux ; c’est la métaphysique qui est visée. Ses prétentions sont purement et simplement déboutées. L’affaire, on l’a vu, avait été initiée, au XVIIIème siècle par E.Kant. L’entendement, à l’aide de ses catégorie, ne peut connaître que les phénomènes... Mais comme aucune manifestation phénoménale ne vient confirmer les idées de la raison, celle-ci, suspendue en quelque sorte en l’air, ne peut prétendre à une connaissance. Que Platon - inspiré par les pythagoriciens qui disaient que les nombres gouvernent l’univers et que la science des nombres, de ce fait, était science suprême - imagine un autre monde intelligible c’est son affaire mais les contradictions auxquelles il est confronté quand il s’agira de savoir quel rapport de participation il faut concevoir entre ces deux mondes, le sensible et l’intelligible, suffisent à décourager le maintien de la thèse. Faudra-t-il envisager pour chaque chose du monde, une Idée correspondante... un double parfait dont elle soit la copie imparfaite ? Faudra-t-il ainsi envisager sérieusement une idée de boue ou de crasse ? Aristote, conscient de ces difficultés, avait déjà formulé de vives critiques sur cette théorie des idées. L’idée de quitter ce monde-ci pour s’élever vers un autre monde supérieur non seulement parait chimérique et vouée d’avance à l’échec mais a comme effet pervers de disqualifier le monde dans lequel nous vivons. Ici nous retrouvons dans toute sa virulence et sa force la critique nietszchéenne. Selon l’auteur de «l’Antéchrist», le platonisme, inspirant la métaphysique occidentale, a renversé les valeurs. En se vulgarisant dans la christianisme et le sentiment religieux, il a exprimé un profond ressentiment à l’égard du monde, du seul monde concevable et réel pour l’homme, à savoir le nôtre. L’athéisme contemporain, la formule célèbre, tronquée et assez mal comprise de Marx, selon laquelle «la religion est l’opium du peuple...», le jugement sévère du psychanalyste Freud considérant que la religion est «la névrose obsessionnelle de l’humanité», tout cela concourt à ranger Platon du côté des fabulateurs. Aucune expérience métaphysique ne serait possible, aucune vision en Dieu, aucun accès à une réalité suprême... Toutes ces prétentions sont déboutées au nom d’un réalisme affiché par celui qui prétend avoir les pieds sur terre... Définitivement condamné Platon? Pas si sûr... On l’a vu avec l’analyse de Kant. Il a en quelque sorte, pour lui, deux écoles de philosophie... Celle que véhiculait la tradition métaphysique et qui imaginait que le travail de l’esprit, la connaissance, devait s’élever et s’abîmer dans une extase... et celle, plus moderne, qui considère que la connaissance est un travail d’appropriation du réel par l’esprit de sorte que l’esprit forge en lui-même ses propres concepts et ses modèles d’intelligibilité. Dans ce cas, la raison ne sort pas d’elle-même, elle est toute entière auprès de soi. Quant à savoir si ce qu’elle imagine dans ses modèles explicatifs et rationnel est bien conforme à la réalité... elle ne pourra jamais le savoir car il faudrait qu’elle saute en quelque sorte par delà elle-même pour plonger directement dans une saisie immédiate du réel. Cela lui est impossible. Le réel, que la raison conçoit comme à la source de tout phénomène, est un inconnu, absolument inconnaissable ; il est un « X transcendantal ». C’est en se réclamant de la Révolution copernicienne que Kant définit son entreprise. Copernic avait renversé la croyance naïve selon laquelle le soleil tournait autour de la terre apparemment immobile. Ainsi c’est de la raison elle même que procède toute connaissance du réel. Elle garde l’initiative et jamais ne s’abandonne à une contemplation quelconque. «La raison ne voit que ce qu’elle produit elle-même.» Ces réflexions de Kant nous oblige à reconsidérer l’allégorie platonicienne de la caverne... Au fond deux interprétations opposées se dessinent... L’une, plus conforme à la tradition et à certains écrits de Platon, notamment la fameuse Lettre VII qui soulève le voile en ce qui concerne la méthode dialectique de recherche intellectuelle du philosophe et laisse entendre, comme récompense de ses efforts et espérance suprême, une alétheia, une vision de l’essence, tant recherchée, au terme du travail. Dans ce cas une compréhension littérale du texte allégorique nous autorisera à parler d’un réalisme de Platon. L’autre, plus moderne, refusant les implications métaphysique, voire religieuses et mystiques, de l’allégorie de la caverne, se contente de voir en elle une mise en garde de la rationalité scientifique contre les naïvetés et les pièges de l’expérience perceptive. Dans ce cas, quitter les ombres de la caverne ne consiste pas accéder à un autre monde mais tourner le dos aux erreurs et illusions des premiers stades de connaissance. Par éducation scientifique, nous comprendrons que le monde puisse, comme le dit dans une formule saisissante Gaston Bachelard, «s’évanouir en fumée algébrique».... nous comprenons surtout que la raison n’a à faire qu’à elle-même, à ses propres exigence, à ses propres présupposés. Ainsi les idées de Platon ne seraient que des idées au sens moderne, des représentations issue d’une raison qui ne manque pas d’imagination. On parlera alors, non sans un soupçon d’ironie critique, d’idéalisme platonicien. Faut-il choisir dans cette alternative ? Choisir entre un réalisme et un idéalisme platonicien en ce qui concerne le statut de l’Idée et celui de sa connaissance? Rien n’est moins sûr. Le génie d’un grand philosophe est d’avoir été capable de porter la contradiction et la critique au coeur de sa pensée. Une authentique pensée est toujours en prise avec un impensé qui lui échappe et l’oblige à des réformes constantes... Au début de le lettre VII que nous évoquions, on voit Platon exprimer quelque irritation à l’égard de ceux qui prétendent vulgariser sa pensée... Avertissement solennel du maîtres aux disciples zélés. C’est qu’on ne déroule pas, fut-elle géniale, une pensée comme on déroule un tapis rouge... on mesure, en reprenant son chemin, l’importance de ce qui n’est pas dit, dans le bavardage digressif de ce qui est dit. Voilà sans doute pourquoi on n’en aura jamais fini de naviguer dans les belles pages que nous a léguées Platon. Et si le maître de l’Académie nous laisse dans un grand embarras, trouverons-nous consolation dans la remarque de Paul Valéry qui dit : - « Grand homme est celui qui laisse après soi les autres dans l’embarras. » ( Tel Quel ) |
