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Les telluriques

Benjamin Orcajada

Eloge de la terre

 

T out est lumière ! Tout est poussière !

O vents du sud qui retroussez le ciel

Pour l'inonder d'or fin et de sueurs humaines

Avec cette amertume qu'ont les choses lointaines

Et les rouges blessures sur des vagues défaites.

Si loin, si loin de nous, j'entends rouler les flots ;

Cette écume salée sur des lèvres si closes.

Je vois des femmes bleues

Mouillées et silencieuses,

Plus nues que tous les coeurs que les amours lacèrent,

Plus belles que les jours aux matins si tremblants.

Voici une lueur dans l'éclat des nuages

Qui délivre de tout

Et de ce qui nous pèse.

Puis la terre s'effondre

Avec son grand silence et ses vies animales.

Elle roule en son lit des perles, des bijoux

De jaspes, d'améthystes, de grenats, d'obsidiennes,

Pour de vertes chimères

Pour des parfums sauvages...

E t nous sommes jetés dans nos âmes si creuses !

L 'hiver tisse sa laine dans les fils de la terre

Tout a été brûlé et repose en silence

Dans de vieilles ornières.

Les buissons d'aubépines ont de si noirs retraits

Que les oiseaux se taisent.

A la croix des chemins ; quelques pierres muettes,

Un mur qui s'effondra et qui ouvrit le ciel.

Depuis, tout fut livré dans les troncs convulsés

D'antiques oliviers.

O si fortes saisons !

Et tout ce revenir, ces luttes éternelles !

Nos pas se sont perdus vers des châteaux d'antan

Qui gardent en cimetière de secrètes terreurs

Plus froides que le marbre et l'eau d'un puits perdu.

Il faut quitter ses morts, nos enfances trahies,

Tous nos amours de pacotille.

Il faut aller au fleuve, descendre sur la berge.

Sous les grands arbres nus, nous fondre de mystère

Avec l'immense essor d'une vie souveraine

Et jeter sous la lune nos chaînes et nos peines.

Je vois sur l'autre rive, des peupliers trembleurs

Qui jouent comme violons une tristesse belle.

D e quelles dunes désertiques

Vinrent les sables cavaliers

Au col de montures cabrées, jaillis soudain

Comme amazones, sangles défaites et sang doré,

A la bouche des estuaires.

Ils remontent en cavalcade

Sur un long fleuve silencieux.

Ils se hâtent au-dessus des eaux

Et jettent l'ambre d'une poudre

Plus aérienne que nos songes.

Où vont-ils à si vive allure,

Si violents au seuil des côtes ?

Sous la voûte d'un arc-en-ciel,

Ils s'engouffrent si magnétiques.

Ils vont chercher comme un amour

Sauvage et vierge dans les gorges

Dans les entrailles des cavernes

Là-haut, si haut dans les montagnes

Et leurs couronnes enneigées.

Je voudrais ouvrir en sueur ces mille portes

Cette errance, et guérir toutes leurs blessures

Avec des mots et des onguents

De magicien miraculeux !

J e marchais près des bois, des forêts de silences

Dans des nuits sans sommeil pour quelque sauvegarde.

La tête dans les livres, le coeur dans une énigme

A fouiller chaque mot pour quelque dur caillou

Qui glisse sous les pieds et arrête la marche.

J'attendais un bon vent, les rafales d'un grain

Une eau lustrale et pure

Où la neige fondante ferait fondre malheur.

Là-bas c'était l'espace et ses larges fêlures,

Tout était si unique et la vallée heureuse

Avec ses fraises rouges et ses verts Véronèse !

Je guettais un salut derrière les montagnes

Une fête soudaine, une simple promesse !

Qui s'étonne à ce miroir rupestre

Lorsque la-haut un aigle ouvre ses ailes brunes

Et plonge son regard dans l'eau de la rivière ?

Sans un cri et sans larmes elle glisse furtive

Comme une anguille souple

Dans la griffe des herbes.

L a mer et ses coraux étincellent de joie,

Elle ouvre généreuse ses vagues frissonnantes

Et c'est la terre entière qui se jette à son ventre.

D 'un bout à l'autre de la vie,

C'est le même torrent furieux.

Vertes puissances délivrées,

O innombrables épousailles

D'une Ariane aux fils oniriques

Qui a fui dans son labyrinthe.

Tout est éclat, tout est multiple !

Dans l'éclair du monde si vaste

Voici la course des vaisseaux,

Les images de notre enfance

Les vivants et les morts qui dorment,

La splendeur des filles en sourire

Les yeux plissés, la chair heureuse.

Voici les terres et la bruyère

Tous les fruits, les vignes radieuses,

Les amandiers sur un lit blanc,

Un prodige et une chronique.

A plein midi, à bouche ouverte,

Nous buvons toute la lumière

Le doux poison de l'existence

Et nous serrons nos poings fermés.

Q ui ne voit la trouée de lune,

L'autre clarté comme oeil de louve

A l'affût d'une rêverie

Que la nuit aux astres sacrés

Laisse glisser entre les arbres ?

Aux confins des âges sans âge

Nous allons chercher des paroles

A naître comme une aventure

Pour dans l'orbe et son univers

Briser les tables du silence,

Faire monter l'eau enchantée

De cette braise volcanique

Qui couvait sous nos pieds légers.

Je ne dis rien que l'on ne sache

Et rien de plus que ce qui est !

Ouvrez vos coeurs et vos oreilles

A ce pays qui est en nous !

A ces visages enluminés,

Vierges icônes adorées.

Je connais des pierres si douces

Qu'elles font pleurer les étoiles.

C haque matin, c'est l'ouate des brumes

Une longue patience ourlée de cendres froides

Un travail gigantesque

Une douceur si forte

Qui caresse le sol d'un si grave silence.

Il égrène furtif tant de perles nacrées

Au givre étoilé du limon sombre et noir.

Il faut lever le jour

L'arracher aux ténèbres, aux forces d'Ahriman !

Il faut aller plus haut, traverser d'un regard

Tous ces voiles froissés, s'envoler dans les airs

Se noyer dans l'azur, ses remous de clarté !

Effacer les nuages sans gémir sur les rêves

Faire fuir l'épouvante qui sommeillait au ventre,

En des braises sanguines où les monstres se forgent

Pour un imaginaire que notre peur attise.

Puis lever un à un ses pétales diaphanes,

De célestes méduses qui masquent le soleil.

Alors tout est naissance, tout est belle lumière.

Les étoiles si pâles ont fondu leur semence

Dans le lait répandu d'une aube blême et bleue.

Q ue viennent désormais les visages humains

Tous ces corps éveillés, ces mains si agitées,

Ces paroles en éclats et ces rires superbes...

Et tout est à refaire

Et la vie reste à vivre !

L es voix se perdent dans le ciel,

Les yeux glissent entre les nuages

Dans ces grandes eaux de cobalt.

Que cherchent-ils à l'aventure ?

La croisée des forces divines, une lueur d'un rouge éclat.

La ruée de cavaliers blancs,

Cette ouverture d'un espace

Où vont boire tous les coeurs simples ;

Les mendigots d'espoir nouveau.

Il faut attendre le moment où tout se brise,

Quel aveu ! Où se déchirent à ces hauteurs

Des vents aux ailes vagabondes.

Sauvages sont ces multitudes,

Ces animales migrations.

Les temps sont là, la terre tourne.

Il y a des voiles de vapeur qui dansent

Le tremble à l'infini.

Plus bas, les hommes sont errants

Dans le creux des maisons fumantes.

L'herbe est sèche pour les enfants,

Et les femmes sont en émoi ;

Au loin s'enflamment des soleils.

S ous les racines enlacées,

Le levain d'un limon profond

Où fermentent une engeance neuve

De poètes et d'herméneutes.

Impatience d'une semaille,

Crépitement de la limaille.

Un souffle neuf nous est venu

Au goût salé des mers lointaines.

Qui n'entend dans la nacre rose

Des coquillages recueillis

Le si beau chant mythologique

Des sirènes irrésistibles,

Des requins gris au ventre blanc

Des baleines, des cachalots,

Des orques bleus, des dauphins nus

Et des poulpes à l'encre si noire,

Pour écrire la vie humaine.

Qui ne voit ces îles maîtresses

Ce sable chaud, ces palmeraies,

Ces jeune-filles aux seins nus

Aux colliers de fleurs, de corail,

Les bras ouverts quand elles dansent ?

D e basses hirondelles à lames métalliques

Dans le vif d'un ciel bas ont tranché les amarres.

Un orage à venir pousse des songes noirs,

Des fumées bleuissantes, des aréoles grises.

Il galope au ciel dans un fracas maudit.

Fuyez, fuyez là-haut, dans la montée des eaux !

Avec des ailes noirs couteaux ,

Des éclats de cristaux et de soufre mêlés.

Un orage nouveau qui jette sur la terre

Un manteau de lumière ...

Il plonge en chaque coeur une dague cruelle.

La foudre vint briser l'écorce de la terre

Et maintenant ruissellent tant de pleurs flagellés

Sur les paupières rouges et dans des yeux noyés.

Rêves, dans les collines, abîmes de chimères

Les temps se sont livré des batailles perdues

Ils ont sur la montagne écartelé les jours,

Ils ont chassé les aigles et les loups solitaires,

Ils ont brisé les corps et les rochers d'airain,

Ils ont soufflé la forge où la braise chantait !

Ils ont ouvert les vannes d'une crue infinie

Qui emporta le monde, ses enfants, ses visages.

E t nous sommes restés sans un mot et sans coeur,

Car il s'était givré à force de silence.

H ommes, marcheurs aventuriers,

En des sillons de cicatrices

Aux brûlures si persistantes !

Pétrographes, chasseurs de houille,

Excavateurs impénitents !

Voleurs de soufre et de diamants,

D'améthystes et de turquoises,

A la recherche d'un trésor

De graphite, de malachite,

De minerais d'or et d'argent,

De plomb, de fer, de cuivre doux...

O géologues amoureux !

Archéologues solitaires,

Fouineurs, fouilleurs, gratteurs, mineurs !

Spéléologues telluriques,

Aux entrelacs de ces entrailles

Où la terre recuit son coeur,

Vous savez de ces forges brunes

Incendiées et calcinées,

Le prodige de l'alchimie

Que des mages voudraient graver

Sur le front des marbres polis.

F aut-il parler de ces rumeurs

Lointaines comme tambours,

Mirages dans l'oasis de nos coeurs ?

Des hommes bleus sont descendus

Avec brebis et moutons noirs

Dans le creux d'une source vive.

Ils ont parlé des hauts plateaux,

Des latérites oxydées, des sécheresses craquelées.

Il y avait des femmes ardentes,

Aux yeux charbon, au lait amer

Et des enfants en grappes nues.

Un ciel qui tendait une toile

Plus vaste que misère humaine.

Avec la tiédeur de la nuit

Une autre fable vint,

Plus douce que taille-douce,

Et la paix du monde ouvrit sa robe astrale.

Une mémoire d'Essénien

Dormante en des jarres de brique,

Jaloux secret des manuscrits,

Fut le viatique des nomades.

L à-bas, les flots si déchaînés,

Les déferlantes rugissantes,

Ces hurlements sur les rivages, les cris

Que les mouettes lâchent dans l'ivresse de leur envol.

Sur une île désespérée, le schiste vert, rose bruyère,

Une maison toute blottie entre deux rocs de solitude,

Comme une barque échouée ;

Un toit crevé, chaume mouillé.

Il n'y a plus d'homme avec sa pipe

Et sa casquette délurée.

Où est le feu de cheminée

Où se brûlaient toutes les âmes ?

Il fait si froid dans les voilures

A ce dehors si tourmenté !

Trop de marins en perdition !

Cette errance de femmes folles

De noir chagrin sur les chemins

Où se creusent dans ce mourir

Des blessures pour une vie.

Les vents sont forts et sifflent bien

Le ciel furieux est dans la tête,

Il écrase chaque poitrine,

Vole les mots sortis de bouche.

C'est l'essaim des effrois cosmiques,

Le grand cirque du grand charroi,

Une marée qui cavalcade,

Roule ses eaux et le varech,

Brise couleurs sur la palette et le sable si délavé.

J 'interroge tous les vivants

Sous le déluge des eaux vertes.

L'oeil du Maëlstrom est sur nos têtes

Et ce fracas des chutes blanches

Dans la roche si balafrée !

Tandis qu'au fond indifférent

D'une vasque, d'une clairière,

Des baigneuses et leurs corps luisants,

Plus ophidiennes que nageuses,

Se rient de tout et des dangers.

Sur les terrasses des montagnes

Où les arbres sont monstrueux,

Des hommes nus en silhouettes

Sont des fourmis sur une sente.

Ils grimpent avec des ânes gris

D'osseuses mules, des chapeaux,

Vers les sanctuaires des cimes

Que les dieux ont abandonnés.

De louves animalités

Dans le mur des feuillages gras

Ont des regards de tigres jaunes

Ou de panthères si félines.

L a terre entière a tressé ses rivières

Ses affluents et ses torrents.

Elle a tendu les rets des pièges

Où se prennent les amoureux,

Les délicieux de la beauté.

Avec des lianes tropicales,

Du chanvre paille et bouts de bois,

Elle a courbé sa creuse échine,

S'est faite douce, humble, offerte...

Puis elle a dressé dans le ciel,

Une foudre comme une dague,

Elle a bandé son arc de feu,

A brisé le basalte dur

Plus archaïque que mémoire.

Désormais elle est dans ses oeuvres,

Dans ses ombres jonchées de feuilles,

Sur un lit de fermentation,

De chairs gonflées et parfumées.

Près d'amanites phalloïdes,

Il fallut dormir sur la pierre

Dans les fougères serpentines

A rêver comme corinthiens

D'achéménides et d'acanthes.

L e grand paon de la nuit ouvre ses yeux de gloire

Nous sommes encore vivants sur cette arche d'argile

Avec ses couleurs chaudes et ses froides lumières

Ses arbres éclatés sur un lit de ciel pâle

Cette rase campagne où dorment les oiseaux

Que de vieux chiens ignorent.

Un chasseur de velours sous d'immenses feuillages

Se parle à voix basse

Et personne n'entend l'histoire qu'il raconte.

Nous sommes de ce monde

A vivre dans le nôtre

Où les montagnes bleues ont des cimes plus pures

Des neiges si lointaines que personne n'y va.

Et nous marchons toujours avec ce bonheur-là

Dans un coin de sourire comme une connivence

Une gaîté qui chante sous les pierres de mousse

Qui nous mange le coeur comme une fille belle.

Aux confins de nos corps, une fête est promise,

Elle est dans la ramée de ces miroirs terrestres.

L e nom du jour suffit pour que vienne la terre

Avec ses eaux de pleurs et ses fruits somptueux,

Ses jardins silencieux, ses fleurs enrubannées.

A la proue, une blonde rêverie au sourire de sphinx.

Elle avance dans les abîmes

Avec sa guipure d'écume et ses yeux de bois de santal.

Elle conjure tous les sorts, baise la nuit toute la baie,

Tandis que des yeux se ferment

Au son des vagues musicales.

La mer s'assemble sur la rive, elle mouille le pays bas.

Compte les marches immobiles

Qu'il faudra franchir à nouveau.

Quel amour de rage et de grèves

Dans ces lits défaits pour toujours !

Vertes semences enlisées, pièges de nasse pour frayer,

Les algues ont mêlé leur fiel, leurs chevelures agitées.

Tout n'est plus qu'une défaillance,

Un frémir, une mort certaine,

Pour que renaisse enfin le ciel

Et ses ivresses souveraines.

Des oiseaux mâles et rieurs

Jouent, cruels, dans les airs si libres.

Il y a les orgues des falaises

Qui surplombent toute la terre,

Et passent comme un vrai bonheur

Voiles latines silencieuses…