Eloge de la terre
T out est lumière ! Tout est poussière ! O vents du sud qui retroussez le ciel Pour l'inonder d'or fin et de sueurs humaines Avec cette amertume qu'ont les choses lointaines Et les rouges blessures sur des vagues défaites. Si loin, si loin de nous, j'entends rouler les flots ; Cette écume salée sur des lèvres si closes. Je vois des femmes bleues Mouillées et silencieuses, Plus nues que tous les coeurs que les amours lacèrent, Plus belles que les jours aux matins si tremblants. Voici une lueur dans l'éclat des nuages Qui délivre de tout Et de ce qui nous pèse. Puis la terre s'effondre Avec son grand silence et ses vies animales. Elle roule en son lit des perles, des bijoux De jaspes, d'améthystes, de grenats, d'obsidiennes, Pour de vertes chimères Pour des parfums sauvages... E t nous sommes jetés dans nos âmes si creuses ! L 'hiver tisse sa laine dans les fils de la terre Tout a été brûlé et repose en silence Dans de vieilles ornières. Les buissons d'aubépines ont de si noirs retraits Que les oiseaux se taisent. A la croix des chemins ; quelques pierres muettes, Un mur qui s'effondra et qui ouvrit le ciel. Depuis, tout fut livré dans les troncs convulsés D'antiques oliviers. O si fortes saisons ! Et tout ce revenir, ces luttes éternelles ! Nos pas se sont perdus vers des châteaux d'antan Qui gardent en cimetière de secrètes terreurs Plus froides que le marbre et l'eau d'un puits perdu. Il faut quitter ses morts, nos enfances trahies, Tous nos amours de pacotille. Il faut aller au fleuve, descendre sur la berge. Sous les grands arbres nus, nous fondre de mystère Avec l'immense essor d'une vie souveraine Et jeter sous la lune nos chaînes et nos peines. Je vois sur l'autre rive, des peupliers trembleurs Qui jouent comme violons une tristesse belle. D e quelles dunes désertiques Vinrent les sables cavaliers Au col de montures cabrées, jaillis soudain Comme amazones, sangles défaites et sang doré, A la bouche des estuaires. Ils remontent en cavalcade Sur un long fleuve silencieux. Ils se hâtent au-dessus des eaux Et jettent l'ambre d'une poudre Plus aérienne que nos songes. Où vont-ils à si vive allure, Si violents au seuil des côtes ? Sous la voûte d'un arc-en-ciel, Ils s'engouffrent si magnétiques. Ils vont chercher comme un amour Sauvage et vierge dans les gorges Dans les entrailles des cavernes Là-haut, si haut dans les montagnes Et leurs couronnes enneigées. Je voudrais ouvrir en sueur ces mille portes Cette errance, et guérir toutes leurs blessures Avec des mots et des onguents De magicien miraculeux ! J e marchais près des bois, des forêts de silences Dans des nuits sans sommeil pour quelque sauvegarde. La tête dans les livres, le coeur dans une énigme A fouiller chaque mot pour quelque dur caillou Qui glisse sous les pieds et arrête la marche. J'attendais un bon vent, les rafales d'un grain Une eau lustrale et pure Où la neige fondante ferait fondre malheur. Là-bas c'était l'espace et ses larges fêlures, Tout était si unique et la vallée heureuse Avec ses fraises rouges et ses verts Véronèse ! Je guettais un salut derrière les montagnes Une fête soudaine, une simple promesse ! Qui s'étonne à ce miroir rupestre Lorsque la-haut un aigle ouvre ses ailes brunes Et plonge son regard dans l'eau de la rivière ? Sans un cri et sans larmes elle glisse furtive Comme une anguille souple Dans la griffe des herbes. L a mer et ses coraux étincellent de joie, Elle ouvre généreuse ses vagues frissonnantes Et c'est la terre entière qui se jette à son ventre. D 'un bout à l'autre de la vie, C'est le même torrent furieux. Vertes puissances délivrées, O innombrables épousailles D'une Ariane aux fils oniriques Qui a fui dans son labyrinthe. Tout est éclat, tout est multiple ! Dans l'éclair du monde si vaste Voici la course des vaisseaux, Les images de notre enfance Les vivants et les morts qui dorment, La splendeur des filles en sourire Les yeux plissés, la chair heureuse. Voici les terres et la bruyère Tous les fruits, les vignes radieuses, Les amandiers sur un lit blanc, Un prodige et une chronique. A plein midi, à bouche ouverte, Nous buvons toute la lumière Le doux poison de l'existence Et nous serrons nos poings fermés. Q ui ne voit la trouée de lune, L'autre clarté comme oeil de louve A l'affût d'une rêverie Que la nuit aux astres sacrés Laisse glisser entre les arbres ? Aux confins des âges sans âge Nous allons chercher des paroles A naître comme une aventure Pour dans l'orbe et son univers Briser les tables du silence, Faire monter l'eau enchantée De cette braise volcanique Qui couvait sous nos pieds légers. Je ne dis rien que l'on ne sache Et rien de plus que ce qui est ! Ouvrez vos coeurs et vos oreilles A ce pays qui est en nous ! A ces visages enluminés, Vierges icônes adorées. Je connais des pierres si douces Qu'elles font pleurer les étoiles. C haque matin, c'est l'ouate des brumes Une longue patience ourlée de cendres froides Un travail gigantesque Une douceur si forte Qui caresse le sol d'un si grave silence. Il égrène furtif tant de perles nacrées Au givre étoilé du limon sombre et noir. Il faut lever le jour L'arracher aux ténèbres, aux forces d'Ahriman ! Il faut aller plus haut, traverser d'un regard Tous ces voiles froissés, s'envoler dans les airs Se noyer dans l'azur, ses remous de clarté ! Effacer les nuages sans gémir sur les rêves Faire fuir l'épouvante qui sommeillait au ventre, En des braises sanguines où les monstres se forgent Pour un imaginaire que notre peur attise. Puis lever un à un ses pétales diaphanes, De célestes méduses qui masquent le soleil. Alors tout est naissance, tout est belle lumière. Les étoiles si pâles ont fondu leur semence Dans le lait répandu d'une aube blême et bleue. Q ue viennent désormais les visages humains Tous ces corps éveillés, ces mains si agitées, Ces paroles en éclats et ces rires superbes... Et tout est à refaire Et la vie reste à vivre ! L es voix se perdent dans le ciel, Les yeux glissent entre les nuages Dans ces grandes eaux de cobalt. Que cherchent-ils à l'aventure ? La croisée des forces divines, une lueur d'un rouge éclat. La ruée de cavaliers blancs, Cette ouverture d'un espace Où vont boire tous les coeurs simples ; Les mendigots d'espoir nouveau. Il faut attendre le moment où tout se brise, Quel aveu ! Où se déchirent à ces hauteurs Des vents aux ailes vagabondes. Sauvages sont ces multitudes, Ces animales migrations. Les temps sont là, la terre tourne. Il y a des voiles de vapeur qui dansent Le tremble à l'infini. Plus bas, les hommes sont errants Dans le creux des maisons fumantes. L'herbe est sèche pour les enfants, Et les femmes sont en émoi ; Au loin s'enflamment des soleils. S ous les racines enlacées, Le levain d'un limon profond Où fermentent une engeance neuve De poètes et d'herméneutes. Impatience d'une semaille, Crépitement de la limaille. Un souffle neuf nous est venu Au goût salé des mers lointaines. Qui n'entend dans la nacre rose Des coquillages recueillis Le si beau chant mythologique Des sirènes irrésistibles, Des requins gris au ventre blanc Des baleines, des cachalots, Des orques bleus, des dauphins nus Et des poulpes à l'encre si noire, Pour écrire la vie humaine. Qui ne voit ces îles maîtresses Ce sable chaud, ces palmeraies, Ces jeune-filles aux seins nus Aux colliers de fleurs, de corail, Les bras ouverts quand elles dansent ? D e basses hirondelles à lames métalliques Dans le vif d'un ciel bas ont tranché les amarres. Un orage à venir pousse des songes noirs, Des fumées bleuissantes, des aréoles grises. Il galope au ciel dans un fracas maudit. Fuyez, fuyez là-haut, dans la montée des eaux ! Avec des ailes noirs couteaux , Des éclats de cristaux et de soufre mêlés. Un orage nouveau qui jette sur la terre Un manteau de lumière ... Il plonge en chaque coeur une dague cruelle. La foudre vint briser l'écorce de la terre Et maintenant ruissellent tant de pleurs flagellés Sur les paupières rouges et dans des yeux noyés. Rêves, dans les collines, abîmes de chimères Les temps se sont livré des batailles perdues Ils ont sur la montagne écartelé les jours, Ils ont chassé les aigles et les loups solitaires, Ils ont brisé les corps et les rochers d'airain, Ils ont soufflé la forge où la braise chantait ! Ils ont ouvert les vannes d'une crue infinie Qui emporta le monde, ses enfants, ses visages. E t nous sommes restés sans un mot et sans coeur, Car il s'était givré à force de silence. H ommes, marcheurs aventuriers, En des sillons de cicatrices Aux brûlures si persistantes ! Pétrographes, chasseurs de houille, Excavateurs impénitents ! Voleurs de soufre et de diamants, D'améthystes et de turquoises, A la recherche d'un trésor De graphite, de malachite, De minerais d'or et d'argent, De plomb, de fer, de cuivre doux... O géologues amoureux ! Archéologues solitaires, Fouineurs, fouilleurs, gratteurs, mineurs ! Spéléologues telluriques, Aux entrelacs de ces entrailles Où la terre recuit son coeur, Vous savez de ces forges brunes Incendiées et calcinées, Le prodige de l'alchimie Que des mages voudraient graver Sur le front des marbres polis. F aut-il parler de ces rumeurs Lointaines comme tambours, Mirages dans l'oasis de nos coeurs ? Des hommes bleus sont descendus Avec brebis et moutons noirs Dans le creux d'une source vive. Ils ont parlé des hauts plateaux, Des latérites oxydées, des sécheresses craquelées. Il y avait des femmes ardentes, Aux yeux charbon, au lait amer Et des enfants en grappes nues. Un ciel qui tendait une toile Plus vaste que misère humaine. Avec la tiédeur de la nuit Une autre fable vint, Plus douce que taille-douce, Et la paix du monde ouvrit sa robe astrale. Une mémoire d'Essénien Dormante en des jarres de brique, Jaloux secret des manuscrits, Fut le viatique des nomades. L à-bas, les flots si déchaînés, Les déferlantes rugissantes, Ces hurlements sur les rivages, les cris Que les mouettes lâchent dans l'ivresse de leur envol. Sur une île désespérée, le schiste vert, rose bruyère, Une maison toute blottie entre deux rocs de solitude, Comme une barque échouée ; Un toit crevé, chaume mouillé. Il n'y a plus d'homme avec sa pipe Et sa casquette délurée. Où est le feu de cheminée Où se brûlaient toutes les âmes ? Il fait si froid dans les voilures A ce dehors si tourmenté ! Trop de marins en perdition ! Cette errance de femmes folles De noir chagrin sur les chemins Où se creusent dans ce mourir Des blessures pour une vie. Les vents sont forts et sifflent bien Le ciel furieux est dans la tête, Il écrase chaque poitrine, Vole les mots sortis de bouche. C'est l'essaim des effrois cosmiques, Le grand cirque du grand charroi, Une marée qui cavalcade, Roule ses eaux et le varech, Brise couleurs sur la palette et le sable si délavé. J 'interroge tous les vivants Sous le déluge des eaux vertes. L'oeil du Maëlstrom est sur nos têtes Et ce fracas des chutes blanches Dans la roche si balafrée ! Tandis qu'au fond indifférent D'une vasque, d'une clairière, Des baigneuses et leurs corps luisants, Plus ophidiennes que nageuses, Se rient de tout et des dangers. Sur les terrasses des montagnes Où les arbres sont monstrueux, Des hommes nus en silhouettes Sont des fourmis sur une sente. Ils grimpent avec des ânes gris D'osseuses mules, des chapeaux, Vers les sanctuaires des cimes Que les dieux ont abandonnés. De louves animalités Dans le mur des feuillages gras Ont des regards de tigres jaunes Ou de panthères si félines. L a terre entière a tressé ses rivières Ses affluents et ses torrents. Elle a tendu les rets des pièges Où se prennent les amoureux, Les délicieux de la beauté. Avec des lianes tropicales, Du chanvre paille et bouts de bois, Elle a courbé sa creuse échine, S'est faite douce, humble, offerte... Puis elle a dressé dans le ciel, Une foudre comme une dague, Elle a bandé son arc de feu, A brisé le basalte dur Plus archaïque que mémoire. Désormais elle est dans ses oeuvres, Dans ses ombres jonchées de feuilles, Sur un lit de fermentation, De chairs gonflées et parfumées. Près d'amanites phalloïdes, Il fallut dormir sur la pierre Dans les fougères serpentines A rêver comme corinthiens D'achéménides et d'acanthes. L e grand paon de la nuit ouvre ses yeux de gloire Nous sommes encore vivants sur cette arche d'argile Avec ses couleurs chaudes et ses froides lumières Ses arbres éclatés sur un lit de ciel pâle Cette rase campagne où dorment les oiseaux Que de vieux chiens ignorent. Un chasseur de velours sous d'immenses feuillages Se parle à voix basse Et personne n'entend l'histoire qu'il raconte. Nous sommes de ce monde A vivre dans le nôtre Où les montagnes bleues ont des cimes plus pures Des neiges si lointaines que personne n'y va. Et nous marchons toujours avec ce bonheur-là Dans un coin de sourire comme une connivence Une gaîté qui chante sous les pierres de mousse Qui nous mange le coeur comme une fille belle. Aux confins de nos corps, une fête est promise, Elle est dans la ramée de ces miroirs terrestres. L e nom du jour suffit pour que vienne la terre Avec ses eaux de pleurs et ses fruits somptueux, Ses jardins silencieux, ses fleurs enrubannées. A la proue, une blonde rêverie au sourire de sphinx. Elle avance dans les abîmes Avec sa guipure d'écume et ses yeux de bois de santal. Elle conjure tous les sorts, baise la nuit toute la baie, Tandis que des yeux se ferment Au son des vagues musicales. La mer s'assemble sur la rive, elle mouille le pays bas. Compte les marches immobiles Qu'il faudra franchir à nouveau. Quel amour de rage et de grèves Dans ces lits défaits pour toujours ! Vertes semences enlisées, pièges de nasse pour frayer, Les algues ont mêlé leur fiel, leurs chevelures agitées. Tout n'est plus qu'une défaillance, Un frémir, une mort certaine, Pour que renaisse enfin le ciel Et ses ivresses souveraines. Des oiseaux mâles et rieurs Jouent, cruels, dans les airs si libres. Il y a les orgues des falaises Qui surplombent toute la terre, Et passent comme un vrai bonheur Voiles latines silencieuses… |
