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Les telluriques

Benjamin Orcajada

 

Rencontre avec Heidi Hartmann

                       Catherine Cerdelli

            - C.C. : C’est un grand plaisir pour le visiteur de découvrir dans votre atelier de Provence situé dans un cadre admirablement préservé, une production artistique dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle présente une grande originalité. De toutes ces productions lesquelles sont les plus anciennes? Comment votre art a-t-il évolué?

            - H.H. :  Après avoir quitté la Suisse, c’est à dire en 1994, j’ai commencé par des anges en papier. Au fur et à mesure que je les réalisais je sentais que ma faculté de perception se développait, et avec elle la conscience que j’avais de moi-même augmentait. Pour moi, la recherche de ce que l’on est passe par ce que l’on fait.
            Ensuite, avec la terre, le contact avec la matière a été de plus en plus important et m’a donné le sentiment d’une véritable libération.
            Mon cheminement a été marqué par une première rencontre lors de la belle manifestation culturelle de «Nîmagine». J’ai été fascinée par une sculpture, oeuvre d’ une archéologue, qui représente une longue silhouette de terre et papier incrusté, dont elle m’a dit qu’à l’origine de cette production il y avait sa perception de voyageurs vus de très loin. J’ai voulu acquérir cette oeuvre tout de suite et elle est toujours près de moi, elle  m’accompagne  quotidiennement.
            Si je m’interroge sur ce qui est à l’origine de mon travail c’est d’abord le plaisir d’être au contact de la matière, de la  nature, parce que je trouve d’abord en elle une grande variété de formes. C’est ensuite une conviction personnelle: je sais que mon itinéraire intérieur passe par la nature. Enfin c’est le grand bonheur que me donne cette pratique, le bonheur de faire apparaître et de rendre visible pour les autres ce qui vient du plus profond de moi.
- C.C. : La diversité des thèmes s’organise en réseaux. Il y a là tout un bestiaire: oiseaux, chats batraciens; mais aussi des anges, et des personnages féminins, des nymphes. Tous semblent appartenir à un univers prodigieux de légendes ancestrales...Mythologie? Imagination personnelle? Visions oniriques? Savez-vous quelle est l’origine de ces créatures qui peuplent votre univers?
            - H.H. : C’est le résultat de longues années de gestation et de maturité personnelle.Cette faculté dont je parlais tout à l’heure existait déjà en moi, mais pendant longtemps elle n’a pu produire aucun fruit. Je pense que dans la vie il n’y a pas de hasard. L’être humain ne voit qu’une partie de toutes ces choses qui sont là et qui demandent à être exprimées.
            Ce qui m’a donné une impulsion nouvelle c’est ma rencontre avec le peintre et sculpteur Benjamin Orcajada. Par l’intérêt qu’il a manifesté pour mon travail  il m’a confortée dans l’idée que ce que je faisais avait une valeur, et c’est lui qui m’a suggéré de faire des nymphes surtout des hamadryades c’est-à-dire les nymphes qui vivent dans les arbres...
            Je ne vois pas là de références volontaires à mon imagination ou à la mythologie, en tout cas ce n’est pas une fuite dans l’imaginaire ou le rêve, c’est plutôt pour moi la recherche d’une unité car il y a une unité dans la vie comme il y a une unité dans l’art et je ne peux pas les séparer.

- C.C. : Ce qui surprend aussi c’est le choix des matériaux: vous combinez des éléments déjà façonnés par la nature: bois, racines, et la terre cuite: céramique, raku. Le résultat offre une grande harmonie tout se répond et se correspond dans une unité originelle. Cela exprime-t-il votre conception de l’homme et du monde?

                        - H.H.: Evidemment. Tout est lié, animaux, nature et les êtres humains. Il y a déjà une harmonie même si elle est parfois, souvent, perturbée. C’est pourquoi je ne supporte pas les violences faites aux animaux. Tout l’univers créé est lié:lorsqu’un élément est perturbé l’ensemble l’est aussi.

- C.C. : On remarque dans votre atelier et à l’extérieur la présence de grands fours.
Qu’est-ce qui vous intéresse et peut-être vous fascine dans le travail de la matière?

                        - H.H. : Le travail de la matière permet le passage de l’invisible au visible, c’est-à-dire de l’intériorité vers l’extériorité. Et je me sens à la fois témoin et actrice d’un événement qui acquiert matérialité et objectivité. Je pense souvent à la force du «cri» de Munch, ce cri venu du plus profond de l’être, on ne le voit pas mais on ressent sa violence. Pour moi c’est pareil mais ce qui s’exprime pour moi maintenant à mon âge c’est l’harmonie et la joie. Et c’est cela qui a transformé mon rapport au temps, même s’il est un peu plus mal vécu ou vide je sais maintenant que c’est un temps de nécessaire gestation pour ce qui va venir.

- C.C. : Le monde que vous présentez frappe par ses caractéristiques «fantastiques»
mais il s’agit là d’un fantastique poétique et nullement inquiétant. C’est un univers de
silence et de mystère. Un mystère qui n’est pas source d’angoisse mais un mystère «apprivoisé» au coeur de chacun de vos sujets. Votre démarche esthétique s’enracine-t-elle dans une démarche spirituelle?
                        - H.H. : Certainement car c’est le propre de l’art d’exprimer le propre de l’homme. Exprimer l’amour pour les autres et soi-même est un grand bonheur. C’est pourquoi il me paraît si important de développer dès le plus jeune âge l’amour et la pratique d’un art sinon l’être humain est amputé d’une partie de lui-même et cela représente un danger à la fois pour lui et la société. Voilà pourquoi je trouve capital de développer toujours plus les disciplines artistiques dans l’enseignement au lieu de les sacrifier comme on le fait trop souvent. Heureusement il y a des tentatives de la part de nombreux artistes non seulement pour se produire mais pour produire une action bénéfique en suscitant le désir de créer.