Nonni Krusemann
Peinture de la métaphysique de l'âme
Allocution présentée à Amsterdam au cours d’une rétrospective du peintre
V oilà déjà bien des années, lorsque j'entendis frapper à la porte et que je l'ouvris, je ne pouvais encore savoir que ces visiteurs allaient devenir des amis fidèles. Nonni Krusemann avait tenu à rencontrer ce peintre inconnu dont elle avait remarqué quelques gouaches sur une cimaise de la brasserie qui se trouve en face du théâtre antique d'Orange. Nous avons échangé quelques propos sur nos recherches picturales, nous avons consulté nos travaux respectifs ; aussitôt notre complicité fut scellée et totale. Chaque été, j'attendais avec impatience la visite de mes amis hollandais. C'était à chaque fois des retrouvailles fabuleuses où nous faisions le point sur nos travaux, nos difficultés. On analysait sans concessions les carnets d'études, de croquis, d'aquarelles... Nonni était devenue pour moi une vraie soeur dans le même amour pour la peinture. C'est vous dire à la fois l'émotion et le plaisir d'être ici parmi vous, grâce à l'invitation de mon ami Ton.
Je voudrais brièvement vous confier les réflexions que m'inspire l'oeuvre de Nonni. Je la fréquente depuis si longtemps !
Pour commencer, ce qui fait l'authenticité même de ses oeuvres, c'est qu'on peut y déceler comme une grande force d'inspiration. Vous savez combien ce mot peut être galvaudé dans un flou romantique. Avec Nonni, il ne s'agit pas de cela. Dans l'étymologie latine de la langue française, le mot désigne d'abord une pénétration de soi par l'esprit, une intériorisation d'un je ne sais quoi de spirituel. Mais que faut-il entendre par là ?
Non pas l'explicite représentation de figures évangéliques, d'icônes bibliques, même si Nonni patfois s'est inscrite dans cette tradition hollandaise.
Ce n'est pas le sujet ou le thème choisi qui fait la spiritualité du peintre, c'est plutôt la qualité de son travail, sa facture, son style même qui est le reflet direct de son âme. Ainsi quel que soit le genre - portrait, nature morte, paysage... - c'est toujours la même aura, la même lumière qui émane de l'oeuvre comme si à chaque fois, la source était dans une présence unique et diffractée, absolument confirmée. Comme si toutes les choses créées montaient jusqu'à nous à partir d'un même esprit créateur auquel participe le peintre. Dés lors, tout en lui, respire la constance et l'éclat de cette spiritualité.
Arrêtez-vous longuement sur l'expression extraordinaire des visages que Nonni dessine si bien ! Les yeux grands ouverts sont mouillés d'un étonnement enfantin... Que voient-ils vraiment si ce n'est cette auréole de clarté qui tombe sur les joues comme le faisceau tournoyant d'une lueur tremblante venue d'ailleurs, et qui se tiendrait juste au-dessus du visage surpris, au delà de la feuille où le dessin se trace. Voilà chacun de nous ramené à une vérité première.
Nous sommes éclairés par une lumière venue d'ailleurs et c'est par elle seule que notre regard surpris sur le monde devient profondément humain. La gravité de cet instant de grâce où se révèle la naissance d'une vie nouvelle et celle du monde, vous pouvez la ressentir en vous attardant sur l'ombre de silence que scellent les lèvres fermées qui gardent souvent la moue naïve des enfants. Nonni savait bien que le bonheur ne fleurit que dans les coeurs purs.
Il y a une autre manière bien concrète de percevoir combien les oeuvres de Nonni sont faites d'esprit ; c'est de suivre attentivement le tracé de ses dessins. Les traits sont d'une fermeté et d'une sûreté extraordinaires. Cette maîtrise ne se réduit pas à un "professionnalisme" indéniable, elle n'est pas simplement une prouesse technique mais elle relève surtout d'une âme forte et d'une rare maturité spirituelle.
Léonard de Vinci se plaisait à dire qu'un peintre recherchait "la ligne harmonique", cette ligne unique, pure et fine où toutes les figures de la composition s'équilibrent. Il pensait que la science mathématique en fournirait l'équation secrète... mais en ce domaine de l'art, quelquefois le geste, par un instinct foudroyant, sait mieux trouver ce que la pensée ne cesse de chercher laborieusement. Dans les oeuvres de Nonni, nous voyons surgir à travers d'éblouissantes volutes enchevêtrées, les formes pures qui dressent devant nous des êtres émouvants. Ici et là, un trait plus écrasé de noirceur vient nous rappeler que nous sommes dans l'art de la mine de plomb, dans l'étoffe même de la gravure.
Et que dire des couleurs ! Un vrai peintre va chercher ses sources dans le festival coloré du monde. Combien de fois ai-je vu Nonni, arracher une feuille jaunie d'un arbre, soigneusement cueilli un pétale de fleur, ramassé un galet de rivière, un coquillage sur la plage, un morceau de bois délavé... combien de fois l'ai-je vue s'extasier devant un coucher de soleil, un orage dans le ciel en nuages, un mer démontée... Cependant, si elle plongeait son regard dans le spectacle du monde, c'était pour mieux créer le sien, pour mieux affermir ses propres couleurs, car il faut le dire, un vrai peintre est un être qui invente ses couleurs et nous les recevons en héritage. Désormais nous disposons d'un "rouge Brueghel", d'un vert "Véronèse", D'un brun "Van Eyck"... Ainsi Nonni a-t-elle ses couleurs à elle ; un rose d'une infinie tendresse, un rouge brique qui s'assombrit en lie de vin, un bleu à la fois céleste et marin, un vert à la fois sombre et lumineux qui s'éteint progressivemnt jusqu'à se fondre dans une nuée de pâleur matinale... et j'en passe ! Enchantez-vous de cette gamme ! C'est la petite musique de l'âme de Nonni.
Comme tous les vieux peintres amis, nous avons, lors de nos rencontres estivales, longuement échangé des propos de techniciens. Dans les nuits d'été sous un ciel étoilé, dans la lumière crue des jours de chaleur où grésillaient dans les pinèdes, les milliers de cigales invisibles, autour d'une table, un bon verre de pastis provençal à la main.. Nous étions de bons ouvriers consciencieux sous les regards curieux de Ton. Puis venait le moment de silence... Nonni sortait alors de sa grande besace magique, un incroyable bric à brac de crayons de toutes couleurs, de toutes tailles, de pastels, de craies, de gouaches, de fusains, de petits carnets aux pages déjà griffonnées de notations diverses, d'observations intimes et personnelles. Elle étalait tout cela sur la table et commençait le vrai travail de création où elle s'absorbait tout entière. Alors je comprenais combien nos préoccupations techniciennes ne pouvaient suffire car leur finalité était extérieure. Dans le dévoilement de l'oeuvre à faire, ou plutôt à laisser "se faire" sous les yeux et sous les doigts habiles. Quels que soient les procédés et les recettes ingénieuses du traitement de la matière, l'essentiel reste le résultat à obtenir. C'est toujours la révélation éclatante de l'âme du monde que nous habitons et des êtres que nous rencontrons. Je me souviens de la chanson d'un grand poète argentin, Atayalpa Yupanqui, qui se plaignait de ce qu'un peintre, ayant voulu faire son portrait, n'avait fixé sur la toile que son visage et non pas son âme.
Mais Nonni ne se contente pas de traquer l'âme dans le portrait, elle ouvre aussi d'autres perspectives dans la peinture de scènes où se rencontrent plusieurs personnages. Ce sont de fulgurantes éclaircies de vie humble et quotidienne où les gens forment des groupes serrés et noyés dans de grandes vagues lumineuses de terre et de mer. Notre condition humaine est toute là, si faible et apeurée devant le sublime mystère de la vie si puissante.
Ce qui peut frapper le spectateur, c'est l'enchevêtrement musical des lignes et des couleurs qui enserrent les personnages. Les voilà pris avec leur vêtements amples et bibliques, leur chapeaux négligemment abandonnés, dans l'immense filet de la vie universelle. Tout ici est métaphysique, poétique, lyrique. Les grandes brassées de couleurs sont agitées de lignes alertes et de graphismes qui finissent par tracer une écriture secrète. Les hommes sont roulés dans une forêt de symboles, de signes agités autour de leurs frêles corps vacillants. C'est l'esprit absolu du monde qui les emporte comme la mer emporte les marins dans ses grandes eaux déferlantes.
Et pourtant quelquefois, le calme revient. Comme sur cette plage déserte que Nonni peignait si souvent. Peut-être une de ses plages du Nord où elle a dû se promener. Une femme, un enfant serré contre elle ou qui joue sur le sable... et dans la faible lueur d'un soleil matinal qui traverse la brume, la longue méditation silencieuse devant le lointain à peine esquissé de la ligne d'horizon, là-bas, au bout de la mer à l'orée d'un ciel immense et vide. Ici, c'est l'angoisse et la mélancolie que suscitent les interrogations sur notre destinée qui monte jusqu'à nous.
Avec Ton et Nonni, nous avons souvent partagé dans de longues conversations les mêmes soucis de théosophie et de sotériologie. Nonni, si joyeuse et friande de croquer le spectacle de la vie, savait aussi qu'en elle il nous incombait la tâche de décrypter ses significations profondes. Le peintre est non pas tant celui qui sait peindre que celui qui sait voir... qui, avec une géniale perspicacité, traque dans le monde ce qui soudain fait sens.
Dans ce même monde où l'inauthenticité se cultive dans les agitations stériles utilitaristes et techniciennes, l'oeuvre de Nonni est comme une bouffée d'air pur à respirer. Elle nous invite à revenir à nous, à méditer sur le sens de notre existence éphémère, sur notre destinée.
Enfin vient la troisième scène où l'œuvre de Nonni se poursuit inlassablement. C'est sans doute la plus surprenante parce-que la plus ésotérique et symbolique. Mais c'est aussi celle qui est comme l'aboutissement des sujets qui précèdent ; à savoir les portraits et leur étonnement lumineux d'une part, les personnages et leur fragilité noyée dans les volutes dynamiques du monde d'autre part.
Ici, tout change... il n'y a plus de visage, plus de silhouettes.
Nous pénétrons dans un autre monde, un monde inconnu, insolite et pourtant merveilleux. Désormais nous avons quitté notre terre familière et aussi la multitude des hommes. Nous sommes dans un monde totalement nouveau. L'oeuvre de Nonni devient alors franchement "métaphysique" au sens grec du terme ; c'est à dire au-delà de la fusis, la nature. Comme tout artiste visionnaire, Nonni nous transporte vers l'invisible qu'elle nous rend visible. La palette des couleurs est toujours la même, mais le dessin s'est allégé. Les formes sont plus diluées, fantomatiques, elles sont devenues esprits. Nous avons pénétré dans le royaume des esprits. Ici, ce sont de flamboyants paysages de montagnes, des lambeaux d'étoffes colorées qui flottent au-dessus des eaux... un monde immense où il n'y a plus de perspectives, de proche ou de lointain, de haut ou de bas... un nouvel espace infini à la fois si vivant, si calme, si serein.
C'est une chose fantastique ! Nous sommes passés subrepticement dans la vie éternelle... non pas celle qui nous serait promise dans un futur lointain que les croyances populaires, les superstitions et les imageries d'Epinal mettraient en scène, mais celle qui nous est toute proche et présente ici et maintenant, devant nous, en nous, sous nos yeux, dans notre âme.
Longtemps je me suis interrogé sur une phrase célèbre de votre grand philosophe d'Amsterdam, Baruch de Spinoza, qui écrivit dans un merveilleux livre difficile ; "Nous expérimentons que nous sommes éternels". Il me semblait que tout, au contraire, dans notre misérable existence, nous renvoyait à l'expérience douloureuse du temps qui passe et qui nous anéantit.
Ce sont les oeuvres de Nonni qui m'ont appris la profonde vérité de la phrase de Spinoza. Elles sont là, au milieu de nous, dans l'enchevêtrement des corps et des objets. Une distraction superficielle et bien coupable pourrait nous pousser à les réduire à n'être que des objets quelconques, tout au plus agréables de compagnie. Une véritable attention qui est aussi la grâce de l'amour nous révèle leur profonde vérité. Chacun de nous peut participer à cette grâce, à cette éclatante lumière de l'éternité concrète où chaque oeuvre se donne et illuminer son rapport au monde et aux autres à partir de cette beauté-là.
Bien sûr, l'oeuvre de Nonni est son monde, mais aussi "un" monde, la prophétie d'une réalité que nous ne vivons pas encore... c'est à dire une espace-temps nouveau auquel notre regard doit s'habituer sans doute. Si nous arrivons à entrer dans ce monde, tout change dans notre âme et nous sommes sauvés puisque nous sommes devenus plus sensibles à la douceur qui dort en toutes choses, au sourire énigmatique de la vie qui sourit à la vie. Il nous suffit de revenir sur ses oeuvres et d'ouvrir nos coeurs aux visages qui nous sont offerts.
Benjamin ORCAJADA |