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Benjamin Orcajada

 

Socrate

 

SOCRATE

Préambule

Pour marquer des étapes dans notre approche de la personnalité légendaire de Socrate, nous proposons d’examiner d’abord ce trait de caractère qui le singularise à savoir qu’il fut l’homme du scrupule, attitude qui suscita bien des réactions dans un monde où s’invente la vie politique.

On ne manquera pas de s’interroger sur cette vocation spirituelle qui justifia sa conversion philosophique, sur la révolution pédagogique qui s’ensuivit, sur le sens qu’il donna à ses relations affectives, et sur la condamnation à mort qui fut prononcée en 399 avt J.C. au terme d’un procès que son disciple le plus connu, Platon, relata dans « l’Apologie de Socrate».

 

SOCRATE « L’homme du scrupule »

Tout se passe sur l’Acropole (ville haute), silhouette rocailleuse qui domine la villeC’est une citadelle refuge pour les athéniens, et le siège du pouvoir.

447 avant J.C. Un énorme chantier se prépare. Chaos de marbre sur les ruines d’un ancien temple. On bâtit les fondations du Parthénon. Ce travail de restauration est à l’initiative de Périclès. Il faut retrouver le prestige politico-religieux de la Cité. La déesse Athéna veille. Sur le fronton du Parthénon, la frise du Panathénée, longue procession qui fait l’orgueil du peuple. La statue géante d’Athéna domine, elle tient sa lance et son bouclier.

Le père de Socrate était sculpteur… Il a dû travailler sur ce chantier, peut-être avec son fils.

Après 9 ans de travaux, on inaugure en grande pompe.

Sur fond d’azur se dresse l’Athéna chryséléphantine dans un écrin de marbre blanc. Elle domine la foule.

- « Ses robes d’or scintillent, son manteau brodé de victoires flotte derrière elle ; une lumière douce, filtrée par les minces plaques de marbre du toit rayonne sur son visage de sorte que l’ivoire tiède semble vivant. »

La liesse populaire, la vénération sont au comble. La foule hystérique est en délire…

A l’écart se tient Socrate, sceptique sur ces débordements. Il ne semble guère goûter ce gigantisme, ces pompes, ces manifestations ostentatoires de puissance.

Il y a une autre Athéna devant laquelle il s’incline : l’Athéna pensive. Elle est gravée sur une stèle que l’on peut contempler au Musée d’Athènes. Elle est debout, la tête penchée, pensive et appuyée sur sa lance. Socrate préfère l’Athéna méditative à l’Athéna guerrière, victorieuse, Athéna Niké. Cette Athéna qui plait au philosophe, c’est celle qui le soir venu, lance sa chouette, devenue symbole de la philosophie, qui évalue à la fin de la journée, le travail accompli par l’histoire des peuples.

Au fond un scrupule retient Socrate. Devant cette orgie de liesse populaire, devant ce triomphe agressif, ces manifestations ostentatoires, il émet des réserves.

Il n’est pas homme à se mêler aux passions de la foule. C’est qu’il lui semble que derrière tout cela se cache un malaise. La politique des grands travaux de Périclès, c’est de la poudre aux yeux.

Socrate se méfie de cette opinion publique velléitaire, prête à tourner sa veste, changer de camp pour suivre le vainqueur du moment.

Socrate scandalise… Assis en retrait, spectateur du délire de la foule idolâtre, passionnelle, il observe, juge. Ce qu’il faut vraiment changer c’est l’âme de l’homme. Il faut la mettre à nu !

Drôle de personnage ce Socrate! Quand on s’approche de lui, le mystère grandit. Comme Bouddha et le Christ, il n’a jamais rien écrit. Double problème donc :

d’une part il faudrait savoir pourquoi car dans un monde grec où l’écriture est reine, il s’agit bien d’une décision délibérée…

D’autre part, nous voilà dans l’inquiétude à l’égard des informations que nous possédons puisqu’elles ne sont que des faits rapportés par des tiers.

Ce que les témoignages rapportent, c’est qu’il inspirait le respect, qu’il y avait en lui un charme irrésistible, qu’il envoûtait et suscitait chez son interlocuteur une vive émotion. Sa liberté, son esprit d’indépendance étonnaient. – « On peut être beau, cela ne l’intéresse en rien…On peut être riche, on peut posséder tel autre avantage envié de la multitude, tous ces biens ne sont d’aucun prix à son jugement, et nous ne lui sommes rien ! » C’est Alcibiade qui dit cela, un disciple sulfureux de Socrate, et il ajoute :- « Quand je l’entends, le cœur me bat plus fort qu’aux Corybantes ( prêtres de la déesse Cybèle) en délire, et ses paroles me font pleurer. »

Sur le plan physique, Socrate est bien tout le contraire du modèle grec de beauté : un corps large et trapu, sans grâce particulière, un visage ingrat, un nez épaté, des oreilles décollées… Le moins qu’on puisse dire, c’est que la coquetterie n’est pas son fort. Il ne fait rien pour embellir son apparence.

Le bel Alcibiade, après avoir fait une intrusion tapageuse dans le Banquet qui se tient au Pirée, propose pour faire pardonner son état d’ébriété, de faire le portrait de Socrate. Il avoue son admiration et le compare à un silène. Les silènes étaient des demi-dieux ventrus de la mythologie et les sculpteurs fabriquaient des boîtes grossières les représentant. A l’intérieur on cachait les bijoux de famille. Socrate est semblable : pauvre et fruste en apparence extérieure, il est riche et beau à l’intérieur.

Ce qui importe d’abord à Socrate, c’est l’âme. Comment la mettre à nu ? Socrate invente un moyen redoutable et efficace : l’ironie. C’est elle qui déjoue le piège des apparences, qui dégonfle les illusions, démasque les fausses prétentions et les bêtises. En débusquant les faux semblants, en arrachant les masques, Socrate corrige les orgueils et les amours propres. Il ne se fait pas que des amis.

Dans la belle Cité d’Athènes, il a du travail. Les savants, les sages, les professeurs qu’on appelle «sophistes», philosophes, pullulent et sur la place publique ils ont du succès. Or Socrate, qui n’écrit aucun traité savant, se défend aussi d’ouvrir une école. Il se défend d’enseigner quoi que ce soit et de vouloir former des disciples.

Etrange maître qui nous donne aussi une étrange idée de la sagesse. Sa philosophie n’est pas celle des professeurs et il ne demande pas qu’on le suive.

Et pourtant on sait qu’il va devenir ( malgré lui ?) le maître d’un philosophe célèbre qui, lui, a institué l’école. A savoir Platon qui fonde à Athènes la prestigieuse Académie. Lorsqu’il le rencontre pour la première fois, ce jeune aristocrate de bonne famille va changer le cours de sa vie et ses ambitions. Il décide de tourner le dos à ces préoccupations qu’il considère désormais futiles. Il aurait brûlé ses pièces de théâtre. Voilà ce jeune homme aristocrate, promu à un bel avenir, converti à la philosophie.

Quel contraste pourtant entre le maître et le disciple ! Pourtant c’est surtout à Platon que nous devons la connaissance de Socrate. Ce dernier ne cessera d’être présent dans ses écrits. Le plus important c’est qu’au delà de cette rencontre et de ces deux personnages, c’est l’histoire de la civilisation occidentale qui se joue.

Impossible de savoir qui fut le vrai Socrate. On a polémiqué : Aristophane dans sa pièce « Les Nuées » en fait un sophiste. Il se moque de lui, le ridiculise… Tout autre est le Socrate de Platon. Sur le plan philosophique, difficile de démêler ce qui est de Socrate et de Platon.

Nous voilà donc contraints de reconstruire un portrait vraisemblable de Socrate.

Il y a des jugements contradictoires sur lui.

Pour Xénophon, Socrate est un homme simple, de bon sens commun… Rien d’exceptionnel sinon qu’il est meilleur que les autres. Comment comprendre alors qu’il ait tant fasciné Platon ?

Mystère ? Il n’a jamais rien écrit et pourtant on n’a jamais cessé d’écrire sur lui, de le faire parler, de le mettre en scène. On lui a donc fait dire beaucoup de choses… Qu’y a-t-il de vrai ? On ne peut que chercher une vraisemblance, pour mieux comprendre, à travers des récits parfois contradictoires.

Les témoignages de référence sont ceux de Xénophon, d’Aristote et bien sûr, le plus prolixe, de Platon.

Xénophon, lui, en exil, écrit hors d’Athènes. Il a 25 ans quand il a vu Socrate pour la dernière fois. Quant à Aristote, il est né environ 14 ans après la mort de Socrate. Il est donc d’une autre génération. Il se contente de rapporter une image convenu du philosophe. Ce qui semble surtout l’intéresser c’est d’utiliser Socrate pour réfuter Platon. C’est lui, le maître de l’Académie, qui est le plus bavard au sujet de la vie de Socrate. Ce qu’il montre surtout c’est un Socrate qui se révèle et se cache à la fois.

Le bel Alcibiade commence ainsi l’éloge de Socrate : - « Permettez-moi de vous dire que personne de vous ne connaît Socrate, mais moi, je vais vous le révéler. »

Socrate n’a pas que des amis… On lui connaît des ennemis : Mélétos, Protagoras, Gorgias, Hippias… Surtout des sophistes, des poètes, des politiques… Tous ambitieux, prétentieux ;

Si les écrits de Platon ont eu beaucoup de succès, c’est peut-être parce qu’ils avaient pour la plupart la forme littéraire du dialogue et que chaque personnage, fortement typé, incarnait une idée. Platon invente un genre littéraire nouveau, une dramaturgie philosophique. Les débats d’idées, les échanges de pensées sont aussi bien des confrontations personnelles. Un nouveau genre de communication, de confrontation intelligente où, dans le respect de l’autre, on argumente et tente de justifier rationnellement sa pensée. Derrière tous ces débats, il y a le désir de convaincre. Pour cela, chacun affine ses arguments et met au point au art de la démonstration.

Ainsi se constitue la logique (dans l’étymologie du mot on trouve Logos, parole).

Dialogues, mise en scène de personnages différents, confrontation des opinions, des pensées, obligation de justifications, de démonstrations… Tout cela nous amène à une certaine conception nouvelle de la vérité. Celle-ci n’est plus la possession privée d’un sage exceptionnel qui n’a de compte à rendre à personne, d’un élu mystique qui délivrerait un message à accueillir sans examen. Au contraire, sur l’agora, la place publique, tout doit être examiné, jugé. C’est devenu la rècle. Ainsi naît en Grèce, 4 siècles avant J .C. avec la démocratie, une certaine idée de la philosophie qui ne cessera de se maintenir jusqu’à nos jours.

Avec Socrate, la philosophie se fait dans la rue, au jour le jour, au gré des rencontres. Et derrières toutes les opinions, les interrogations, on devine un même souci d’y voir plus clair, un même souci d’existence authentique. Socrate est athénien, il est bien l’homme de son temps, une figure marquante du génie grec… Mais il devient aussi un modèle de vie.

Philosophe grec respire l’univers mental de la Grèce. Sur fond de chaos, de guerres civiles, de diversités culturelles (chaque cité est repliée sur elle même) naît un profond désir d’ordre et de paix civile.

D’ailleurs la cité reflète ce qu’on pense du ciel. Celui-ci, géré par les dieux a accompli sa révolution : il est passé du chaos au cosmos, au monde ordonné. La croyance profonde, c’est qu’il doit y avoir du sens dans la nature. Derrière la diversité, on cherche une unité. Les philosophes présocratiques, les physiciens atomistes avaient déjà élaboré des théories dans ce sens. Ajoutons aussi le témoignage prodigieux de l’art grec, de ces statuaires où s’incarne dans la clarté et la pureté du marbre, un idéal de beauté et de sérénité. On s’incline devant Apollon, Aphrodite.

Ces exigences d’harmonie, de concorde, fleurissent sur un fond d’angoisse.

Derrière la figure sereine d’Apollon se cache celle de son frère opposé, le délirant Dionysos.

Les cités grecques rivales se retrouvent aux jeux olympiques (776), dans les concours de pièces de théâtre, dans la poèsie d’Homère. Par delà la diversité on cherche une entente. C’est d’autant plus nécessaire que l’ennemi perse est encore puissant.

C’est dans ce contexte historique que Socrate évolue. C’est un homme du peuple, il est à l’aise dans cette agitation citadine.

Il est fils d’ouvrier artisan. Il naît à la fin des guerre médiques qui mette fin à l’hégémonie perse en méditerranée. ( V ème siècle avt J.C.). La ligue maritime de Délos chasse le grand roi (Xerxès) de la mer Egée. On peut faire remonter la naissance de Socrate en 470 ou 469 et il sera devant ses juges à l’âge de 70 ans. On situe sa naissance le 6 du mois de Thargélion

(Mai), fête des purifications avant les récoltes. C’est le rite de Maïa (d’où vient le mot maïeutique). Ce mois était consacré à Artémis, patronne des accoucheuses… Bonne étoile donc pour la naissance de « l’accoucheur ». Le 7 du mois on célèbre la nativité d’Apollon… Lui aussi va influencer la vie de Socrate. Selon Platon, Socrate se serait ainsi félicité de sa naissance :- « La fortune me favorise 3 fois : d’abord pour être né homme et non pas animal, pour être mâle et non femme, pour être hellène et non barbare. » Gratitude de Socrate envers ses parents.

L’atavisme obstétrical de Socrate a fait légende. « - Je suis le fils d’une excellente et respectable accoucheuse qui s’appelait Phénarète ». Le nom signifie « celle qui porte à la lumière la vertu, l’accoucheuse de la vertu ».On couronne de feuilles d’oliviers le nouveau-né, la porte de la maison et on procède aux rites de purifications. Le père de Socrate (second mari de Phénarète) s’appelle Sophronisque. Le mot vient de sophrun = prudent… Sophrôsuné = prudence = sagacité avisée et efficace dans les situations. Il était tailleur de pierre, sculpteur. A l’époque le statut « romantique » et idéalisé d’artiste génial n’existe pas. Son père était sculpteur marbrier. Même s’il fréquente la jeunesse dorée d’Athènes, les riches, Socrate a une origine modeste. Il célébrera toujours l’authenticité de la classe artisane. Les artisans ne peuvent tricher avec la vérité et la réalité. Pour dorer la légende on invoque aussi une généalogie divine apparentée à Dédale, inventeur, protecteur de la technique.

Ses parents habitaient dans un quartier populaire du Nord d’Athènes, au dème d’Alopèce. Dans un faubourg sur la route d’Athènes à Marathon, non loin du mont Péntélique, fournisseur de marbre.

La cité d’Athènes compte près de 200 000 habitants (sans les esclaves). Selon Xénophon, Socrate est « toujours en public, dans les promenades et les gymnases, à l’agora, à l’heure du marché, et toute la journée là où les gens ont l’habitude de se réunir. »

L’aristocrate Platon plaint sa « misère noire ». En fait Socrate, « philosophe gueux » se moque éperdument de la richesse. Il lui préfère la sagesse. L’affairisme des ambitieux, les agitations mercantiles bourgeoises lui paraissent bien futiles. Il fait tout de même exception quand il loue les vertus du travail ouvrier des artisans car les grecs ont plutôt du mépris pour le travail manuel… Il fréquente les boutiques de ceux qui sont «savants» ; c’est à dire qui savent faire de belles chaussures ! Socrate ironise. La Métis, c’est l’intelligence pratique, celle qui permet de faire un bel ouvrage.

On aurait retrouvé sur l’Acropole un groupe de femmes voilées qui passe pour être sculpté par Socrate. L’univers dans lequel Socrate évolue est celui des petits ateliers besogneux de la cité.

L’idéal grec toutefois est plutôt celui de l’homme libre, oisif. Il y a un faible attachement des grecs aux objets. Peu de recherche d’originalité ou d’esprit inventif dans les arts grecs. Dans les ateliers on se contente de fabriquer les statues selon les normes en vigueur. Cette fidélité scrupuleuse aux règles, aux canons, constituera ce qu’on appelle l’Art Classique. Il y a un caractère collectif de la production. On a su par hasard que Phidias avait son atelier à Olympie parce qu’on a découvert un tesson de tasse sur le quel était gravé « j’appartiens à Phidias». Il est exposé au musée d’Olympie. La plupart des œuvres sont figées, hiératiques, mais on note une évolution vers plus de dynamisme et d’émotion dans les œuvres ; voir l’Athéna mélancolique de Phidias au musée d’Athènes.

Dans la Cité, sur la place publique, on se rencontre, on discute des affaires, on invente la politique, les débats passionnés. On s’interroge sur la justice, sur les choix à faire pour que règne l’ordre, la discipline. On est très attaché aux questions de droit. L’avantage de la démocratie, c’est que la loi doit être la même pour tous. Mais ce n’est pas une mince affaire de passer de la Dysnomia à L’Eunomia. On rend hommage aux hommes d’exceptions qui ont donné des lois justes… Platon s’inventera une généalogie dans laquelle figure le sage Solon, vénéré par les athéniens.

Socrate incarne toutes ces exigences. Il pose une nouvelle exigence de la pensée : elle doit affronter le multiple, la diversité et les contradictions, le chaos, la violence, la barbarie, chercher une universalité. Désormais il y a un enjeu polémique de la réflexion ; on pense contre un obstacle, un problème qui fait scandale. Il faut conquérir l’unité.

On a résumé l’idéal grec résumé en 5 formules : Qu’y a-t-il de mieux pour l’homme ?

- Que la Cité soit bien pourvue en hommes.

- Pour le corps qu’il soit beau. ( Socrate fait exception)

- Pour l’action qu’elle ne manque pas de vertu.

- Pour la parole, qu’elle soit révélatrice.

- Et pour l’âme qu’elle soit pleine de sagesse .

On le sait, le propre de l’idéal c’est de n’être jamais réalisé mais surtout de servir de point de repère pour l’action. L’idéal, c’est une valeur.. Une idée qui a un intérêt éminemment pratique. Ces idéaux font l’objet d’une paideia, d’une éducation. La poésie, le théâtre, véhiculent des récits de légende exemplaires, des mythologies. Un enseignement est dispensé, on tire les leçons.

On vénère les héros grecs. La plupart ont fort à faire car ils subissent de plein fouet une nécessité qui les dépasse. On forge ainsi l’idée de Destin, la Moïra. Mais leur bravoure est exceptionnelle, ils commencent à imposer par la ruse leur propre volonté. La ruse devient pour les grecs une qualité typiquement humaine. Ainsi le fameux Ulysse ; il doit constamment louvoyer avec les dieux. Il trompera le cyclope et pourra ainsi sortir de la grotte dans laquelle il était piégé. Les dieux côtoient les hommes. Ceux-ci naviguent toujours entre deux mondes ; celui des hommes et celui des dieux. Athéna, Circée, Calypso, Eole, viennent porter secours au héros. Il faut aussi que les hommes tiennent compte du caprice des dieux.

Hésiode raconte l’histoire de Prométhée qui arrive à tromper Zeus. Victoire de l’intelligence contre la force. Les hommes vont garder les bons morceaux de viande du bœuf sacrifié tandis que les dieux se contenteront du fumet des os à brûler sur l’autel.

Ce même Prométhée va voler le feu au Dieu. Ainsi se fonde chez les hommes la suprématie de la technique. On va pouvoir forger les outils et les armes. Améliorer la vie de la cité et la protéger des invasions.

L’affaire politique devient si importante qu’on verra Socrate dénoncer l’illusion individuelle de celui qui ne vit que pour soi. La cité grecque ne doit pas être une cité de pourceaux. On ne peut se contenter de faire ce qui nous plait. Fou celui qui croit que la réalité se confond avec ce qu’il désire. Hérodote, l’historien, raconte l’histoire de Crésus. Il a follement envie de faire la guerre à ses voisins les Perses… Alors il va à Delphes consulter les oracles : la Pythie lui répond : - « Si Crésus fait la guerre aux Perses, il détruira un grand empire »

Aveuglé par son désir, il n’imagine pas que c’est le sien qui sera détruit. La figure de l’homme naïf c’est le tyran. Il ne voit que son désir.

Socrate dénoncera ces insensés qui croient savoir et ne veulent pas savoir. Vanité des hommes, brièveté de la vie, faiblesses, egoïsmes. Socrate préconise une conversion vers des valeurs solides, universelles. Une autre voix, intérieure celle-là se fait entendre. Conflit exemplaire d’Antigone et de Créon. Le problème est nouveau ; on ne peut se contenter de suivre la tradition, les coutumes, la légalité. Cet appel à l’intériorité ouvre un rapport individuel au divin. C’est le sens profond du «Connais-toi toi-même.»

«La naissance de la philosophie à l’époque de la tragédie grecque »C’est le titre d’un ouvrage de F.Nietzsche. Les grecs inventent le théâtre et particulièrement la tragédie, c’est à dire des situations où il y a des contradictions de valeurs impossibles à surmonter. Le tragique est déjà présent dans la vie réelle, dans l’histoire, les guerres et le cortège des malheurs de la vie quotidienne. Il est aussi dans la mythologie ( Œdipe).

Avant Socrate, il y a les présocratique et particulièrement Héraclite d’Ephèse qui dit que tout vient du feu et que le monde est en devenir parce que les choses sont en contradictions. Ces physiciens de l’Antiquité vont enthousiasmer Nietzsche, Heidegger, Hegel, Marx…

Rien n’a vraiment changé : nous faisons toujours l’expérience des contradictions.. Cité contre cité, peuple contre peuple, individu contre individu et même à l’intérieur de l’individu, s’opposent sa raison, ses désirs et ses passions… Anaximadre évoque l’injustice qui règne sur le monde, Empédocle d’Agrigente, la discorde, Héraclite, la guerre…

Derrière ce chaos, y a-t-il une raison à l’œuvre, y a-t-il un ordre ?

 

Les milésiens naturalistes cherchent des éléments simples à l’origine de ce monde disloqué, l’eau, l’air, le feu, les atomes, les nombres… Les sciences mêlent observations, imagination, mysticisme. Pythagore fonde école ; une sorte de secte mystique qui va triompher dans les religions à mystères, l’orphisme. Héraclite est le philosophe de la multiplicité où tout s’agite, se heurte.

Deux visions philosophiques s’opposent. L’une s’attache à montrer que le vrai réel est ce qui est immuable, éternel, parfait… Parménide l’incarne. L’autre, avec Héraclite, nous dit que tout change, que rien ne demeure parce que le réel n’est fait que de contradictions. Intuition qui va séduire les modernes : la vie est toujours un équilibre précaire des contraires. Nous sommes et nous ne sommes pas. La dialectique, c’est cette constante opposition de l’ordre et du désordre. Du même et de l’autre. Ce qui est se change, par son devenir, en son contraire. Ainsi la vie va à la mort. Le temps va à l’éternité… Voilà une idée qui va faire son chemin et fondamentalement fonder la philosophie. Dans ce monde où tout ce qui apparaît disparaît, n’y a-t-il pas quelque chose qui échappa au devenir ? Socrate fait de cette question la conversion philosophique elle-même. Platon ne s’y est pas trompé. La philosophie est quête de l’essence ( Eidos), de ce qui constitue la nature immuable d’une chose. On veut savoir ce que sont en vérité la science, la justice, la beauté ( ato to kalon)... Or si l’expérience perceptive ne nous offre que des images imparfaites, de pâles copies, la faculté la plus haute de l’âme, l’intellect, pourra saisir cette essence et l’ensemble des essences constitue ce que Platon appelle « le monde intelligible ».

Optimisme au coeur du tragique à l’œuvre dans le devenir ; on doit chercher et trouver une issue. On ne peut accepter le règne de la discorde et de l’injustice, l’horreur, l’irrationnel.

Certes il y a la science, la Sophia, qui connaît les lois immuables , mais aussi la sagesse pratique, la Sophosunê : cette sagacité qui deviendra «la Prudence» chez Aristote. L’homme doit agir correctement, avec lucidité et efficacité selon les circonstances d’une situation concrète.

Il y a beaucoup de contradictions, d’injustice et de tragédies dans le monde, mais loin de se morfondre dans des lamentations et un fatalisme, un jugement lucide, rationnel et réaliste devrait non seulement incarner un progrès de la conscience mais aussi devrait nous ouvrir à un monde meilleur qui nous éloigne des vicissitudes de l’existence.

Bref, la philosophie se propose de dépasser la situation bloquée dans laquelle la tragédie antique nous avait plongé.

Socrate et la politique

L’auteur des comédies Aristophane présente Socrate comme un sophiste et se moque de lui dans « les Nuées » Le thème de la pièce c’est qu’un homme simple qui vit au milieu de ses oliviers et de ses brebis, épouse une fille de la ville qui va l’obliger à vivre au dessus de sa condition. Il lui faut devenir riche… Et pour cela il doit prendre des leçons de ces professeurs de rouerie et de canaillerie que sont les sophistes. Le plus réputé c’est bien entendu celui qui se fait payer le plus cher et dans la pièce, c’est Socrate. Il est représenté comme un vrai bouffon qui se moque de ses clients. C’est un précepteur d’insolence et d’impiété. Un des passage le plus célèbre de la pièce montre Socrate observant les « météores » assis dans une corbeille suspendue dans les airs « …afin de mieux pénétrer les choses célestes en mêlant la subtilité de sa pensée avec l’air similaire. »

Procédé comique théâtral qui fait que le ridicule de la position disqualifie le sérieux de la recherche.

Bien sûr, nous sommes aux antipodes du portrait que fait Platon de Socrate. Par contre il est vrai que Socrate qui se méfiait des livres dans lesquels « on risque de perdre sa tête entre les lignes d’un étranger » ( n’oublions pas qu’il n’a rien écrit ! ) a désiré s’instruire des sciences de la nature.

Dans l’île de Samos (patrie de Pythagore) il aurait rencontré Archélaos qui l’aurait initié aux recherches ioniennes. Pendant près de 15ans Socrate aurait fréquenté ces hommes nouveaux, plus attachés aux études des phénomènes, de la nature et du ciel, qu’aux intrigues politiques de la patrie. Le célèbre Anaxagore avait renié son origine noble et abandonné sa fortune.

Athènes va accueillir ces nouveaux philosophes plus attentifs aux spéculations intellectuelles qu’au respect des traditions. A quelqu’un qui lui demandait « est-ce que la patrie ne t’intéresse en rien ? » Anaxagore répondit : - «Tais-toi car la patrie me préoccupe beaucoup. » et, ce disant, il montrait le ciel.

Socrate prend connaissance de ces nouvelles idées. Sous le soleil qui éclaire tout, il a la révélation du Nous, de l’Esprit, de l’Intelligence qui gouverne le multiple.

Il y a en Grèce beaucoup de centre d’études ( math. Philo.) d’écoles, mais les cercles sont des communautés fermées, souvent attachées à un sanctuaire. Avec l’enseignement des Sophistes, souffle un vent de liberté. Ils sont hommes de science et d’art, professeurs, conférenciers, esprits libres vagabonds … Au début, ils ont bonne réputation. Ce sont des éducateurs prestigieux, les instituteurs de la Grèce (Hegel) . Ils enchantent, éblouissent et enseignent vêtus d’un manteau pourpre. Ils enseignent tout : la géométrie, la physique, l’astronomie, la médecine, les arts, les techniques, la logique, la grammaire… et surtout l’art de bien parler. La rhétorique. Ces sophiste, professeurs d’éloquence étudient le langage et ses prodigieux pouvoirs de persuasion. Au point que le souci de vérité et de moralité s’éloigne de plus en plus. C’est là que tout se gâte et que Socrate va réagir vivement. Il a été témoin de la palinodie de Gorgias, sophiste célèbre.Ce dernier avait sur l’agora tenu des propos contradictoire sur la belle Hélène ( cause présumée de la guerre de Troie) la présentant tantôt comme coupable, tantôt comme victime innocente.

Sur l’agora, le marché, dans les rues d’Athènes où grouille la foule, Socrate prend la mesure de la vie quotidienne, concrète de la cité. Charcutiers, barbiers, marchands de poissons, tous vaquent à leurs affaires. Les hommes vivent ensemble et se rendent mutuellement des services. Socrate dans la cité est comme un poisson dans l’eau. Il s’y sent bien. Le jeune Phèdre lui demande pourquoi il ne se retire pas à la campagne. Socrate lui répond :- «  J’aime à apprendre Phèdre. Or la campagne et les arbres ne consentent à rien m’enseigner, mais bien les hommes de la ville. »

Il a de quoi se satisfaire car Athènes est une pépinière de savants et de beaux esprits. C’est un grand carrefour de cultures bigarrées. Les rencontres sont fructueuses. Socrate n’a quitté Athènes que pour participer aux campagnes militaires et son voyage à Samos est contesté. Tout au plus est-il allé à Delphes consulter la Pythie. D’ailleurs pourquoi se déplacer ? Les problèmes sont les mêmes partout. Même après sa condamnation, il refusera l’exil qu’on lui propose pour garder la vie sauve.

Quelle est la situation politique à Athènes du temps de Socrate ? Le démos, le peuple, s’oppose aux aristoï, les conservateurs réactionnaires, traditionalistes. La tradition est patriarcale, l’économie, bien sûr, rurale. Seuls les propriétaires ont le droit de voter à l’assemblée ; il faut avoir un bien personnel à défendre en cas de choix de la guerre. 

On loue la prudence, la sagacité (voir Aristote). Tous sont encouragés par Périclès à accroître les richesses et le prestige d’Athènes. Un nouvel état d’esprit s’impose : ce qui est honteux, ce n’est pas d’être pauvre, c’est de le rester et de ne rien faire pour sortir de la misère. On recherche des lois d’équité, on lutte contre l’injustice. Il faut agir, améliorer la situation.

Mais on voit bien que l’exercice de la démocratie n’est pas facile et pose des problèmes ; hasard, combinaisons, incompétences, démagogie… On essaye de mettre des gardes fous : Les membres de l’Ekklesia, l’assemblée, sont des juges assermentés. Chaque présence à l’assemblée est rétribuée. On indemnise les citoyens pauvres. ( On verse même une indemnité, le théoric, pour compenser la journée de travail perdue afin d’aller assister aux jeux olympiques, au théâtre.)

Le sens civique ne va pas sans le sens des affaires. Ingouvernable, la démocratie glisse dans la démagogie, les passions grossières, les haines, les jalousies, les divisions. Fleurissent les conspirations. Une faune de sycophantes, de délateurs apparaît. Les tribunaux regorgent de procès. Dans une de ses pièces  « Les guêpes » Aristophane met en scène des plaideurs sans scrupule qui inventent des procès pour avoir de quoi manger. La délation devient un gagne pain. Socrate en sera victime. Dans cette deuxième partie du Vème siècle avt J.C. la démocratie est gangrenée. Délateurs, maîtres chanteurs professionnels, querelles incessantes, conspirations, suspicion de tyrannie… Le climat social devient détestable. En ville, une population désoeuvrée, bavarde, crédule, est facilement corrompue. Platon est indigné, Socrate aussi ; il voit ce peuple « paresseux, lâche, bavard et cupide ».

Reste la nostalgie du citoyen soldat, de la gloire passée. Aristophane fustige la jeunesse dorée qui ne retient que l’art de passer pour un « hardi coquin, vieux routier de chicanes, souple comme une courroie, glissant comme une anguille. »

Le paradoxe, c’est que Socrate passe pour le maître de cette jeunesse corrompue. Pure calomnie bien sûr. Il a 38 ans quand s’annonce à l’horizon la guerre du Péloponnèse.

 

La Grèce allait connaître une guerre civile sans commune mesure avec les précédentes. C’est un des évènements les mieux connus de l’Antiquité grâce aux récits de Thucydide

Il nous révèle que la cause profonde de cette guerre fut l’extension impérialiste de la puissance athénienne et la crainte pour les autres cités, jusque là alliées, que cela inspirait. Socrate participe loyalement aux combats mais sans enthousiasme. Dans l’éloge qu’il fera du philosophe (Le Banquet) le bel Alcibiade rapportera l’héroïsme et le courage de Socrate sur le champ de batailles.

. En 429, Périclès meurt. Les corinthiens qui avaient été vaincus à Potidée, s’allient avec les spartiates. A Sparte, le parti de la guerre l’emporte. Ils ont la supériorité du nombre et surtout une éducation de discipline qui est passée à la postérité.

Tout le paysage politique a changé. L’Athènes du Vème siècle n’est plus celle des guerres médiques, victorieuses contre les Perses. Dans la cité, le luxe, l’oisiveté, les richesses, ont ramolli le sens civique.

Le peuple ne soutient guère les initiatives militaires. Socrate qui donc avait repris du service assiste à la débandade des troupes athéniennes en Béotie, devant Thèbes. Il sauve Alcibiade et même Xénophon, tombé de son cheval.

Les témoignages accréditent un comportement bizarre de Socrate. Même au cœur de l’action, il se complait quelquefois dans des extases. « Comme si l’âme était séparée du corps ». Est-il toujours saisi du même scrupules. Son engagement civique est bien réel, mais il est du bout des lèvres. C’est que dans ces déchaînement de passions, dans ces alliances et mésalliances stratégiques, dans ces calculs d’intérêts politiques, on est bien loin de la recherche honnête du Vrai, du Beau, du Bien. Un scrupule le reprend.

Socrate ne cesse de réfléchir sur les conduites humaines et la dérive des cités. Le réalisme et les calculs politiciens s’éloignent de plus en plus de l’idéal moral. En un mot, Athènes a perdu son âme et les valeurs qui ont présidé à sa fondation. Le peuple, au gré des humeurs et des opinions fluctuantes, se laisse berner par les sophistes beaux parleurs ambitieux.

La situation est tragique et il y a des conflits de valeur.

Socrate lorgne du côté d’Athéna : 3 statues la représentent : l’Athéna pensive, au repos, appuyée sur sa lance ? L’autre Athéna colossale, guerrière et victorieuse ? Ou l’Athéna Parthénos, d’or et d’ivoire, qui est la gardienne du temple, du trésor jalousement gardé ?

Que choisir ? La paix ? La guerre ? La prospérité ? On devine que le choix de Socrate est celui de la paisible Athéna pensive, toute méditative, recueillie et silencieuse.

 

La vie affective

Un autre aspect profondément humain de Socrate concerne sa vie sentimentale... Il n’échappe pas à la règle. On se plait à montrer un Socrate fougueux dans sa jeunesse. Pour les grecs, tout se tient : la beauté du corps (elle est cultivée) doit s’harmoniser avec celle de l’âme. Harmonie en grec désigne un ajustement. C’est la qualité spécifique d’Aphrodite, la déesse de la beauté si vénérée.. On l’a vu, ce n’est guère à Apollon qu’on peut comparer Socrate car il a plutôt le physique ingrat d’un faune. Pour certains, il a «le visage stupide»… Sa bouche serait faite «pour mordre» et son nez épaté ne lui donne pas un «profil grec». Les yeux saillants, la bouche lippue, les narines dilatées, ouvertes à tous vents… il a l’apparence d’un silène. Socrate est un homme robuste et rustique. Bref, la nature lui fait « injustice » et pourtant son charme est irrésistible. On nous apprend que pour écouter Socrate, chaque jour, Anthistène venait du Pirée à Athènes ; il faisait 16km. C’est que sous l’apparence d’un petit diablotin, Socrate a l’âme la plus aimable.

Alcibiade ne s’y est pas trompé :- «  Socrate ressemble à ces silènes flûtistes que la sculpture représente assis et qui sont comme des jouets porte-bonheur. Ces silènes s’ouvrent par le milieu et sous leur extérieur burlesque, cachent l’image d’un dieu. ».( le Banquet)

Par son physique, Socrate est le plus laid et le plus grossier des grecs. C’est ainsi que la comédie n’a pas de peine à le mettre en scène. Un devin syrien, Zopire, dévisageant Socrate, en conclut :- « imbécile de naissance, libidineux et imperfectible. » Un tel physique ingrat ne l’empêche pas d’avoir une riche vie affective. Platon le montre toujours en communication, en dialogue. Socrate a la passion des autres. – « Les uns mettent leur ardeur à collectionner des chevaux, les autres à posséder des chiens, d’autres encore sont attirés par les honneurs et l’argent. Ce que je désire, moi, c’est d’avoir des amis. »

Les amitiés masculines font partie du paysage grec. Les comportements homosexuels

(cultivés aux gymnase et dans les corps militaires) relèvent plus de la banalité que de l’anormalité. Les jeux de séduction ne vont pas sans coquetterie. Cela amuse Socrate qui prétend ne rien savoir, excepté «en amour». On le voit souvent rejoindre la palestre (gymnase) pour y gagner de jeunes et nouveaux amis. Il y rencontre Charmide entouré d’une cour d’admirateurs subjugués par sa beauté. Socrate aussi est sous le charme, mais il se ressaisit : On verra bien ce que ce beau jeune homme va devenir ! ( Il va d’ailleurs mal tourner car il se laissera embrigader dans le gouvernement tyrannique des Trente.)

Plutarque s’indignera des raisons hypocritement esthétiques et morales qui voudraient justifier ces amitiés homosexuelles. Tout cela amuse Socrate et devient l’objet de beaucoup d’ironie.

Mais que sait-il vraiment des choses de l’amour ? Le bel Alcibiade, à la vie mouvementée, décide de la provoquer. Il avait déjà admiré son courage sur le champs de bataille. Il confesse sa déception. Courtisé par tous, il avoue son échec avec Socrate. Sa beauté ne lui suffit pas pour le séduire. C’est qu’il y a un malentendu entre les deux hommes. Le beau jeune homme riche et le silène ne parlent pas du même amour. Socrate ironise sur les grossières avances d’Alcibiade. Quoi ? Il voudrait échanger sa beauté extérieure contre la beauté intérieure de Socrate dont Alcibiade reconnaît la supériorité ? C’est inégal, un véritable marché de dupe. Socrate refuse. En réalité le philosophe lui donne une leçon que le jeune homme ne retiendra pas. Alcibiade, stupéfait d’être éconduit.

L’amour qui anime Socrate n’est pas celui des corps mais celui des âmes. Et que vaut le corps (même magnifique pour un temps) par rapport à l’âme dont on prétend l’immortalité ? Pas grand chose.

L’ironie de Socrate devient mordante :- «  Tu crois qu’il n’y en as que pour toi : suis-donc mon regard ! tu aimes les beaux miroirs qui renvoient ton image. »

Socrate est vraiment un penseur constamment scrupuleux. Il ne marche pas avec les idées communes. Savant, il cultive son ignorance, soldat, il se méfie du pouvoir, expert en amour, il s’abstient de l’amour physique…

Quant à sa situation conjugale, la postérité en a composé une image d’Epinal croustillante. Sans doute y a-t-il eu des exagérations. On a franchement opposé Socrate à son épouse Xanthippe. Socrate a attendu d’avoir plus de 30 ans pour se marier. Diogène Laërce dresse un portait peu flatteur de son épouse. Elle aurait un sale caractère et passerait sa colère sur son homme. Sa réputation est très mauvaise. Platon n’hésite pas à écrire qu’il s’agit «de la plus désagréable des femmes d’aujourd’hui, et, ajoute-t-il pour forcer la dose, des femmes du passé et de l’avenir. » Plutarque fait état d’une scène de ménage assez violente. Xanthippe insulte Socrate et renverse la table. Les amis de Socrate s’étonnent de sa patience. Il répond à Alcibiade :- «  De la même façon que l’on s’habitue au bruit continu d’une poulie d’un puits, tout comme toi, tu supportes le caquet de tes oies ». – «Mais , dit Alcibiade, elles me donne des œufs et des petits ! » et Socrate de répartir :- «  A moi aussi, Xanthippe me donne des fils ! ». A défaut de passion amoureuse, on peut être réaliste.

Ses amis s’indignent de voir Socrate bousculé, giflé par son épouse. Il répond :- «Vous voudriez donc assister à un combat entre nous ? »

On va même jusqu’à dire que cette situation plaît à Socrate. Vivre avec une femme désagréable, ça a du piquant, les bons cavaliers préfèrent les chevaux fougueux.

Il y a aussi une tradition qui prête à Socrate deux épouses. Ce qui est sûr, c’est qu’il a eu 3 fils. Lampoclès et les deux plus jeunes, Sophronisque et Ménexène. (La bigamie était encouragée pour combler les vides démographiques après la guerre.) Sa seconde épouse ( la première pour Diogène) se serait appelé Myrtho.

A vrai dire, on ne sait rien des sentiments de Socrate pour son épouse. Il respecte surtout la femme de ses enfants et en retour, quand il sera condamné, on la voit en pleurs. Il faut dire aussi que même si elles sont violentes, les colères de son épouse ne sont pas illégitimes. Socrate n’est jamais chez lui. Après tout rien n’oblige une femme de philosophe à être philosophe.

Il y a pourtant une femme qui semble avoir beaucoup compté pour Socrate. Il en a recueilli les confidences et c’est elle qui l’a initié à une compréhension profonde de l’amour. Platon parle de cela dans «Le Banquet », un dialogue sur l’amour. C’est une prêtresse venue de Mantinée, Diotime. Mantinée, c’est une région d’Arcadie réputée pour fournir des générations de femmes mystiques qui transmettent une sagesse ancestrale. Tout cela baigne dans des récits mythologiques.

Socrate a 30 ans quand il est initié. Pour une fois c’est lui qui joue le rôle de l’élève et c’est lui qui va subir l’ironie de cette maîtresse femme qui se demande avec malice s’il va bien comprendre et retenir la leçon.

Eros, le dieu amour, n’est ni beau ni laid, ni savant, ni ignorant… il est un mixte car il tient de son père (Poros) et de sa mère ( Pénia). Il est donc constamment en recherche, n’obtient jamais ce qu’il désire. Pas de repos. Il est toujours en mouvement, se dépasse constamment. Nous sommes loin de l’amour physique que conçoit Alcibiade. L’amour n’est pas l’assouvissement d’une pulsion sexuelle. Il ne se réduit pas non plus à n’être que l’auxiliaire d’une procréation animale. Il enfante dans la beauté. Apollon, Aphrodite ! Et la beauté allège, elle donne des ailes.Eros est «emplumé». L’amour inspire, il concerne l’âme, la félicité… Et l’affaire est si extraordinaire qu’elle touche à la grâce des dieux.

 

Le connais-toi toi-même et la religion de Socrate

 

Dans la cité d’Athènes, on vit avec le culte des temps originels, l’évocation des titans, cyclopes. Pour les grecs, il s’agit surtout de s’inventer des origines divines et héroïques. On vit quotidiennement avec les mythes. On se doit d’honorer les dieux, et on le fait. Socrate déclare : - « Pour moi, les dieux sont des ancêtres et des seigneurs. »

Bien sûr il n’y a pas de séparation de l’église et de l’état. Religion et politique vont de paire. On pourra ainsi comprendre que lors de son procès, l’accusation d’impiété ait aussi un sens politique. Pourtant, le sentiment religieux de Socrate est profond.- « Quelles sortes de grâces humaines pourraient être dignes des dieux ? – Suis les lois de ton pays, c’est à dire, vénère les dieux selon les rites de ta ville. »

Athènes n’a aucun doute sur l’origine sacrée de sa fondation. Ses législateurs se seraient contentés de formuler les volontés divines. – « Les lois ne valent que parce que les dieux le veulent. »

Socrate n’hésite pas à reconnaître que certains secrets sont inaccessibles aux hommes. Ce qui échappe aux hommes est réservé aux dieux. Toutefois se développe une certaine méfiance à l’égard des tendances mystiques. Comme ses concitoyens, il privilégie Delphes mais rejette les Mystères,et il ne semble guère prêter d’attention aux prédicateurs, magiciens, voyants, prophètes… et aux mouvements de foule. Il n’adhère pas… attitude typique du philosophe ? Merleau-Ponty dans son « Eloge de la philosophie » dira que l’adhésion du philosophe est toujours « songeuses »… Le scrupule est toujours là.

Et pour cause ! On voit Socrate se moquer du fétichisme, de la superstition, de l’idolâtrie. Le commerce des idoles en pierre, en bois, est florissant.

De plus, sa piété s’accommode mal de la crainte des dieux. Donc pas de foi «du charbonnier» fondée sur la peur et le souci de la tranquillité, de la prospérité. Au fond, ce que Socrate récuse c’est le Mystère cultivé par l’Orphisme, les sectes, et la foi naïve du paysan superstitieux.

Il reconnaît toutefois que contrairement à ce que prétend le sophiste Protagoras, l’homme n’est pas la mesure de toutes choses.

La religion de Socrate, c’est d’abord le rappel de l’homme à lui-même.(Connais-toi toi-même) Il ne faut pas fuir la raison mais il faut aussi assumer sa condition. Reconnaître ce qui nous dépasse et ne pas se révolter contre cela. Plus tard, les stoïciens seront héritiers de Socrate. Les vraies valeurs ne sont pas à la mesure du monde. Bien sûr la force des traditions et des coutumes est grande mais Socrate considère que seul celui qui fait le Bien est sérieusement pieux.

A Delphes, on pratique la divination (Mantiké) qui dérive de l’extase (Mania) ; les dieux profitent de l’inconscience humaine pour se manifester. La pythie de Delphes donne des réponses inspirées aux questions humaines. Tout cela bien sûr est infaillible et affaire d’état. Mais il faut croire que les dieux sont malins. Apollon est surnommé « Loxias » ? l’Ambigu. La prêtresse s’arrange toujours habilement pour donner une réponse ambiguë susceptible de plusieurs interprétations. Si Socrate se place sous la protection de la pythie, c’est qu’il considère qu’il n’y a pas de sottise à consulter les dieux sur les affaires humaines.

Chéréphon lui rapportera les propos de la Pythie :- « C’est Socrate l’homme le plus sage d’Athènes. » La sagesse, du coup est un signe divin. Il faut être un dieu pour savoir qui est sage. S’il y a des sages, c’est qu’il y a en l’homme quelque chose de divin. Socrate sera accusé d’être « poète des dieux ». mais comme on n’hésite pas à se contredire, on l’accuse aussi d’impiété. En fait c’est que chez lui, il n’y a pas d’exhibitionisme religieux. Socrate privilégie un rapport intérieur et discret au divin.

Il a un daïmon et cela fera problème. Celui-ci est comme une voix intérieure qui le retient de faire des mauvais choix, qui le guide. Voici ce que dit Socrate :- «  Au moment de franchir le fleuve, j’ai senti ce signal divin qui m’est habituel et dont l’apparition m’arrête toujours au moment d’agir. »

C’est l’oracle de Delphes, rapporté par Chéréphon qui ramène Socrate à la vérité intérieure de la sagesse.

Il ne suffit pas de connaître son nom pour se connaître. Euthydème à qui Socrate s’adresse croit que la devise du temple, « connais-toi toi-même » est une banale invitation à l’introspection psychologique. Il s’agit de quelque chose de plus profond, de plus sérieux. Socrate a bien jugé ses contemporains : la course à la richesse et à la gloire ne peut donner le bonheur. La ruée vers de vains objets (on dirait maintenant, l’idéologie de l’hyper consommation) exprime en fait une grande détresse.

Socrate révolutionne la notion de bonheur. Réussir sa vie n’est pas forcément réussir dans la vie. L’utile n’est pas forcément le plus juste. On pourrait même plutôt dire que beaucoup d’injustices peuvent rapporter gros.

Pour « se connaître soi-même » il faut d’abord savoir se détourner d’un attachement excessif aux biens matériels. Il faut privilégier l’âme. C’est en elle que siège la sagesse. Dans cette âme, sans ambiguïté, Socrate déclare qu’on trouve Dieu. – « C’est en dirigeant vers Dieu notre âme que nous nous connaissons le mieux nous-mêmes. »

Il faut savoir aller à l’intériorité de l’âme et trouver en elle le dieu qui l’habite; telle est la sagesse socratique. Connais-toi toi-même signifie : - «Sois en sagesse ! » Et que vaut une science du monde sans sagesse. Et bien entendu aussi une existence humaine sans sagesse ?

Avec ironie, Socrate prend plaisir à faire apparaître les contradictions, les insuffisances, les fausses valeurs qui nous détournent des vraies. Ceux qui s’agitent dans le monde des affaires croient vraiment faire quelque chose, ils croient à l’utilité et au sérieux de leurs activités et s’ils rencontrent un philosophe, ils s’imaginent que lui, ne fait rien de bon, de concret. Tout se renverse avec Socrate. Au début du «Banquet» Platon fait dire à Apollodore : - «  …Pour ce qui me concerne du reste, c’est un fait que parler de philosophie ou d’entendre quelqu’un d’autre en parler, constitue pour moi, indépendamment de l’utilité que cela représente à mes yeux, un plaisir très vif. Quand au contraire, j’entends d’autres propos, les vôtres en particuliers, ceux des gens riches et qui sont en affaires, cela me pèse et j’ai pitié de vous mes amis, parce que vous vous imaginez faire quelque chose alors que vous ne faites rien. »

On touche ici une question importante. L’image caricaturale du philosophe, c’est celle d’un doux rêveur qui n’a pas les pieds sur terre. L’homme d’action, qui a le sens du réel, se moque de cet «albatros».

Dans le « Théétète » Platon raconte l’histoire de Thalès qui, observant les étoiles, tomba dans un puits. Cela fit rire une petite servante thrace qui gardait les brebis et pour sûr elle rapporta la mésaventure au village. On se doute de l’accueil que les habitants firent au philosophe savant mais étourdi. Il faut croire qu’il se vexa, faiblesse humaine. Aristote rapporte la suite de l’histoire. Fort de sa science des astres, il arriva à prédire une saison prochaine, exceptionnelle pour les récoltes d’olives. Hors saison donc, il acheta tous les pressoirs qu’il trouvait. On crut que sa chute dans le puits l’avait rendu fou… Lorsque vint la saison, la prévision s’avéra exacte. Les villageois, manquant de pressoirs allèrent en louer à Thalès… et celui-ci leur fit leçon…leur montrant que sa science des étoiles était loin d’être inutile et que s’il ne l’exploitait pas, c’était parce qu’il n’avait aucune ambition mercantile.

Ainsi en est-il de la conversion socratique à l’intériorité. Elle désigne une autre urgence, bien plus nécessaire et utile que les préoccupations affairistes des hommes. Le souci de l’âme est bien plus important que celui de l’argent. Les coquins ne peuvent guère comprendre cela. On ne peut devenir philosophe que par conversion.

Socrate dit volontiers qu’il a une mission à accomplir. Elle le pousse à «exciter comme un taon le beau coursier humain d’Athènes qui ne rêve que de repos ». Il se doit donc de jouer le rôle d’un excitant, d’un éveilleur. Il n’hésite pas à donner une source divine à cette vocation. Inspiration des dieux…

C’est aussi bien une exigence libératrice supérieure. Il faut en effet réconcilier les deux sagesses ; la sagesse théorique, faite de science, la Sophia, et la sagesse pratique qui permet avec sagacité et efficacité de bien mener sa vie, la Sophrosyné.

Sur les champs de bataille, à Délion ou Amphipolis, on avait admiré le courage de Socrate, son absence de peur, sa fermeté morale et son sens civique. Les athéniens devraient prendre de la graine. Socrate fustige sans ménagement leur mollesse, leur lâcheté. La vie politique est une bonne chose si on voit en elle une mise en pratique de la morale. En fait idéalement pour Socrate, comme pour Platon, c’est cela qu’elle devrait être… On est loin du compte ! Mais l’exigence d’une recherche de vérité et de justice, d’une vie collective au service non d’intérêts particulier ou corporatistes mais du Bien suprême, est maintenue par le philosophe. Pour les citoyens il devient un élément critique capital et pour les dirigeants un référent moral. Du coup la condamnation du philosophe par Athènes aura valeur d’exemple. Philosophe et politique ne vont guère s’entendre.

En Grèce antique, pas de séparation vie privée, vie publique. Au point que l’individu privé (en petit caractères) a les mêmes qualités ou défauts que les affaires d’Etat (en gros caractères). Par conséquent la réforme morale et psychologique de l’individu ne se sépare pas de la réforme politique. Si l’état est corrompu, le citoyen le sera aussi. Toutes les affaires politiques concernent donc au plus haut point les mobiles éthiques.

Soit, mais sur le terrain, c’est la tragédie. Elle est la conséquence de l’opportunisme et du pragmatisme des stratèges. C’est la «real politique», la politique politicienne avec ses mensonges, ses alliances de circonstance, ses trahisons… Et dans tout cela, on fait peu de cas de la morale, des principes, de l’honneur.

Socrate prend de plus en plus de recul avec la politique. Il finira par s’en éloigner. Plus il a conscience de sa mission, plus il perd ses illusions. En théorie, c’est la pensée qui devrait conduire l’action. On ne peut bien agir que si on a bien réfléchi. Finalement Socrate estime qu’il est plus utile en enseignant la morale qu’en se jetant dans l’arène et le chaos politique.

Bien sûr, on ne suit pas les conseils de Socrate. Alcibiade n’a pas été capable d’être disciple. Il a cédé aux ambitions, à la corruption,à la trahison.

Xénophon le reconnaît : il faudrait d’abord former des sages avant d’être des politiques. Ce fut le projet de Platon. Faute de sagesse, faute d’écouter les conseils du philosophe qui prône l’humilité de la pensée et le désir de rationalité… La situation à Athènes est catastrophique. Alcibiade a entraîné la flotte dans une expédition suicidaire. L’Attique est envahie, 20 000 esclaves passent à l’ennemi. Au fond, Alcibiade a discrédité Socrate. Le plus grave c’est que le peuple va les mettre dans le même sac. Il va les confondre et Socrate aussi sera accusé de cette décadence.

Ce qui est sûr c’est qu’Alcibiade a fait perdre à Socrate toute ses illusions d’investissement politique.

 

Deux évènements politiques majeurs vont révéler le vrai caractère de Socrate.

Les spartiates vainqueurs ont imposé à Athènes un gouvernement tyrannique des Trente. Il compte redresser la situation par des purges. Réglements de comptes et meurtres se succèdent. Les lois, la justice sont bafouées. Socrate va résister.

Il y a d’abord l’affaire des Arginuses. Voilà que le tirage au sort a désigné Socrate pour exercer une fonction publique au conseil, la Boulê. C’est au tour de sa tribu Antiochide d’exercer la prytanie. La Boulê est une assemblée de 500 membres, choisis au hasard. 10 Tribus ont droit à 50 représentants. La commission permanente de prytane tire au sort son président. C’est Socrate.

Athènes va à ce moment là connaître un moment critique. En juillet 406 avt J.C. une flotte part écraser les lacédémoniens, près des îles Arginuses. 25 navires sont perdus dans la bataille et comme la tempête menace, les survivants vainqueurs s’empressent de revenir à Athènes. Victorieux certes… Mais mal accueillis car une loi de la cité oblige sous peine de mort, que l’on recueille les corps des morts sur le champs de bataille… même celui des ennemis, afin qu’ils aient une sépulture décente. Il y a eu 2000 disparus… Le malaise est immense et les 6 généraux qui avaient mené bataille seront assignés au tribunal. Dans l’urgence on veut un procès collectif et on réclame la peine de mort ainsi que la confiscation des biens. Or cela est contraire à la loi. Chaque inculpé doit être jugé individuellement. Le président du tribunal, Socrate, oppose alors son veto contre une assemblée furieuse. Il fallait un sacré courage pour l’affronter tout seul… Peine perdue, les généraux seront condamnés mais on garde en mémoire cet acte de fermeté et de bravoure de Socrate. Attitude exemplaire qui montre que son attachement à la légalité, à la justice, ne faiblira pas sous la pression populaire.

Une autre pression, venue du gouvernement tyrannique des Trente, celle-là, sera aussi exercée sur Socrate à propos de l’affaire de Léon de Salamine. Voulant éliminer les citoyens susceptibles d’être opposants, le gouvernement ordonne à Socrate d’aller arrêter un certains Léon, à Salamine, et de le ramener à Athènes où immanquablement il serait assassiné. Sous couvert de discipline civique ce gouvernement désirait s’associer des collaborateurs pour les impliquer dans leurs crimes. Conscient du caractère injuste et arbitraire de cette décision, Socrate refuse tout net d’exécuter cet ordre. – «  Ce pouvoir, dit-il, si fort qu’il soit, ne réussira pas à m’extorquer par la crainte, un acte injuste. » Et il regagne sa maison librement.

Il aurait payé de sa vie un tel refus si le gouvernement n’avait pas été renversé peu après.

Décidément Socrate n’a eu guère de chance avec ses disciples. Parmi les Trente, il y avait Critias ( un dialogue de Platon porte ce nom)… Un ancien élève qui avait mal tourné. Sa mort libèrera Socrate de bien des soucis car il commençait à s’acharner contre lui.

Alcibiade, Critias… Si l’on juge l’arbre aux fruits qu’il donne… On comprend que le peuple aussi fera du maître Socrate un homme aussi méchant que ces élèves.

Le reproche sera formulé : - «  On ne peut compter sur toi, Socrate, alors que notre cité a besoin de tes conseils. ».

 

Ironie de Socrate à l’égard de l’art de gouverner : - «  Gouverner est une chose excellente. Quand quelqu’un gouverne, il peut obtenir pour lui ce qu’il veut ; il peut être utile à des amis, relever la maison paternelle, agrandir le patrie, devenir le premier, célèbre dans toute la ville, puis dans toute la Grèce, parfois même chez les barbares. »

La critique socratique du politique n’est pas abstraite et dépasse celle des régimes. La démocratie fonctionne par tirage au sort et il y a là un risque d’incompétence. De plus elle se nourrit de démagogies. Les roués profitent de la crédulité du peuple. Quant à la tyrannie, c’est le gouvernement d’un seul qui confond le bien avec la satisfaction des ses caprices. C’est le pire des régimes.

Comment sortir de la crise ? Sauver le politique ? Il faudrait rendre les hommes sages, faire en sorte que ce soit la raison qui l’emporte sur les passions. Vaste programme ! C’est celui de la philosophie.

Démocratie et tyrannie se moquent de la philosophie. La vertu ne s’acquiert pas par décrets. C’est une disposition morale, une qualité de l’être. Platon, dans « La République » imaginera un vaste système éducatif basé sur la sélection des citoyens selon leur caractères et leurs capacités. Certains seront plutôt doués pour être paysan, d’autres soldats, et enfin les plus rares, seront aptes à gouverner… mais il faut les repérer et savoir les éduquer.

Tout cela, c’est l’idéal… car pour l’instant, c’est plutôt en politique, la foire d’empoigne. – «  Si je m’étais adonné à la politique, je serai mort depuis longtemps… et je n’aurais été utile ni à vous ni à moi. » avoue Socrate.

 

Socrate et la révolution pédagogique

Pédagogie, voilà un mot bien grec.(Pedi=enfant) En Grèce, la question de la pédagogie est essentielle. Les écoles fleurissent à Athènes. Platon fonde l’Académie, Aristote, le lycée…

La sagesse socratique, c’est d’abord de prendre conscience de son ignorance.- « La pire espèce d’ignorance est de croire qu’on sait ce qu’on ne sait pas. » Socrate tance le jeune Alcibiade : - «Alcibiade, tu as entrepris d’aimer sans te soucier d’abord d’apprendre ce qu’est l’amour. »

On a vu que si on manque de vertu (arétê) en politique, on court au désastre. Les hommes se font beaucoup d’illusions dans leur vie et il y peu de savoir. On s’habitue à la vie facile, aux désirs factices. Les préjugés servent souvent de philosophie populaire. On se contente de peu… quelques formules vagues, l’opinion du plus grand nombre, des adages qui servent de manuel à vivre… Et finalement on ne s’interroge guère.

Socrate rencontre un beau jeune homme, Hippias. Il a tenu des propos sur la beauté qui ont suscité l’admiration de son public. Socrate n’assistait pas à la conférence : il l’interroge, il veut savoir… être instruit par celui qui sait… Ironie du sort, Hippias s’empêtre dans des contradiction et finit par avouer qu’il ne sait pas ce qu’est la beauté. Il est furieux, somme Socrate de lui donner la réponse.. Peine perdue, Socrate lui rappelle que lui, il n’avait pas la prétention de savoir…

On l’a vu en d’autres circonstances ; c’est la prêtresse Diotime qui a initié Socrate sur la question de l’amour.

Il y a une autre femme, très différente et célèbre, que Socrate va fréquenter et dont il tirera les leçons. C’est Aspasie. Une étrangère qui a la réputation d’être courtisane et qui sera rendu célèbre par l’amour que lui porte Périclès. Femme libre qui ne se contente pas d’être aimé mais qui aime aussi. Pour la vindicte populaire, c’est la métèque, une prostituée. Soit, mais pourquoi se presse-t-on pour l’entendre ? C’est parce qu’elle enseigne. Elle intrigue : Une femme philosophe et libre? Que peut-elle raconter ? Dans son salon, elle dissuade des beuveries, des passions esclaves… On y voit Protagoras, Sophocle, Anaxagore qu’elle a recueilli ( lui aussi il vient des côtes d’Asie). Le fameux Nous, l’Esprit gouvernant l’univers, qu’évoquait le philosophe, devient Raison, intelligence, à Athènes.

Périclès tombe amoureux d’Aspasie au point de se séparer de sa première femme. Scandale. En Grèce il n’y a guère d’affaires sentimentales. Plutarque rapporte le caractère exceptionnel de cet amour : - «Toutes les fois qu’il sort de la maison pour aller sur l’agora, ou qu’il en retourne, il la salue en l’embrassant. »

Il faudra à l’homme politique beaucoup de diplomatie pour maintenir sa popularité. Dans le concert d’accusations, Aristophane n’y va pas de main morte. Il laisse entendre que ce serait Aspasie qui aurait provoqué la guerre du Péloponnèse ! Pire ! On l’accuse d’impiété et Périclès ira jusqu’à supplier les juges d’épargner «celle qu’il aime tant.»

Socrate voit dans ces deux femmes si différentes, Aspasie et Diotime, des révélateurs de savoir. Diotime lui avait appris que l’amour n’est pas là où on le croit et Aspasie lui apprend que l’amour peut être au delà des convenances, des traditions et des préjugés. On imagine la curiosité de la belle Aspasie devant ce silène à figure de satyre au milieu d’une cour de bellâtres. Elle lui enseigne la rhétorique, l’art de bien parler, et Socrate reconnaît son autorité, sa compétence. Elle domine tous les sujets, compose des discours admirables. La personnalité d’Aspasie montre combien une femme peut avoir l’intelligence des choses « belles et bonnes », des choses « aimables ».

Elle devient pour Socrate le modèle de la femme libre, aimable, qui mérite d’être aimée. Amour, amitié, confiance et respect de chacun dans des conversations où les âmes se retrouvent… Voilà le nouveau modèle d’éducation. C’est une révolution pédagogique.

Un mot la résume: celui de «maïeutique». La technique est illustrée par l’interrogation de l’esclave du Ménon. C’est un morceau d’anthologie. Grâce aux questions de Socrate qui le guide, il va de lui-même trouver la solution d’un petit problème de géométrie. ( Comment former à partir d’un carré initial un carré de surface double ?)

Même amour, même élan, même complicité de recherche entre le maître et le disciple. La tâche pédagogique est d’aimer et d’élever autrui. Cela ne peut se faire dans la violence et les rapports de puissances. C’est une affaire d’amour et, on le sait, l’amour est affaire divine.

La révolution socratique en pédagogie c’est de placer l’amour du savoir au cœur de l’éducation. Par lui, chacun se délivre, enfante. Cet amour invite par là chacun à s’alléger, à se dépasser ; et à retrouver «sa belle âme».

Pour Socrate c’est qu’il n’y a pas d’enseignement possible, efficace, sans amour et respect.

La Philia est à la fois amour et amitié. Ecouter la prêtresse Diotime, comprendre Aspasie, c’est pour Socrate «s’aphilier à l’amour.» L’adulte doit instruire, engendrer selon la « beauté de l’âme ». Ainsi y a-t-il une recherche commune de l’amour «qui purifie, libère, et écarte le mal.» ( Cratyle) Dans la pédagogie, maître et disciple communient dans un même amour du vrai et du bien, une même recherche. C’est une relation ouverte où toute connaissance est une reconnaissance.

Nouveauté ? Le maître n’est pas celui qui sait, qui est plein de connaissances, et qui la déverse dans la tête creuse du disciple. Apprendre n’est pas gaver… En fait il ne donne rien, il n’y a aucune supériorité. Contrairement aux apparences et aux préjugés populaires, il n’y a pas de savoir transmis. Platon le dira magnifiquement, enseigner, c’est faire tourner la tête du bon côté. Que fait donc le maître ? Il favorise la prise intérieure de connaissance. C’est tout et c’est pas mal !

On se rappelle que Socrate aimait à dire qu’il faisait un travail semblable à celui de sa mère qui était sage-femme. Lui, que la pythie de Delphes qualifie d’homme «le plus sage», se contente d’aider les autres à «accoucher» des vérités qui sommeillent en eux.

Nouveauté considérable : chaque homme porte en lui la vérité, elle lui est aussi intérieure que l’enfant dans le ventre de la mère… et s’il a besoin d’un maître, ce n’est pas pour qu’il lui impose une vérité étrangère, extérieure, mais pour qu’il délivre plus facilement, comme on dit d’une délivrance à propos d’une naissance, cette vérité qui est sienne. Grâce aux questions de Socrate qui le guide, le petit esclave va de lui-même trouver la solution du problème de géométrie. Outre le fait que cette révolution pédagogique soit aussi bien une révolution ontologique qui consacre l’autonomie et la singularité de la personne, c’est toute la conception de la transmission du savoir par la tradition qui est récusée. Le maître n’est plus ce gourou inspiré qui distille avec parcimonie un savoir ésotérique aux disciples fidèles et soumis.

 

Le procès 

L’exigence spirituelle nouvelle de Socrate et sa critique sans concession des valeurs d’extériorité vont susciter de vives réactions. - « Socrate, j’avais appris par ouï-dire avant même de te rencontrer, que tu ne faisais pas autre chose que de trouver partout des difficultés et en faire trouver aux autres. En ce moment même, je le vois bien, je ne sais par quelle magie et quelle drogue, par tes incantations, tu m’as si bien ensorcelé, que j’ai la tête remplie de doutes… Comme sous l’effet d’une torpille, tu m’as engourdi. » C’est ainsi qu’Euthydème avoue qu’il est désemparé

Mieux, Hippias s’insurge : - « Il y a assez longtemps que tu te moques des autres, interrogeant et réfutant toujours sans jamais vouloir rendre des comptes à personne ni exposer ton opinion. »

Bref, on ne va pas tarder à lui demander des comptes allant même déclarer «qu’il doit être fouetté !»

A la fin du Gorgias, l’accusation en justice est annoncée et Socrate, prémonitoire, de déclarer : - « Comme je ne cherche jamais à plaire par mon langage, que j’ai toujours en vue le Bien et non l’agréable, je ne puis consentir à faire toutes ces jolies choses que tu me conseilles, je n’aurais rien à répondre devant un tribunal. »

Après 28 années de guerre du Péloponnèse, le déclin d’Athènes, la décadence, la dégénérescence des mœurs s’installent. Certains voudraient restaurer l’autorité civique et cherchent des coupables… qui seront aussi bien des boucs émissaires. La guerre a fourni de nouveaux riches, des sophistes et des intellectuels qui ne manquent pas d’ambitions mercantiles. Tout cela ébranle les valeurs traditionnelles, morales, familiales, religieuses. Elles ont été outragées et l’accusation d’impiété devient la plus grave et la plus fréquente. On l’avait déjà formulée contre la maîtresse de Périclès et il fallut qu’il intervienne pour éviter le pire. Deux disciples de Socrate, qui effectivement ont mal tourné, sont stigmatisés : le perfide Alcibiade et le sanguinaire Critias.

Le peuple a tout cela en mémoire. La vindicte a besoin de responsables. La philosophie elle-même sera mise sur la sellette… Pour restaurer l’ordre et la grandeur d’Athènes, ce n’est pas la pensée, la réflexion critique, qu’il faut, mais plutôt le retour et le respect des traditions, l’obéissance civique. Les classes moyennes se retrouvent dans le discours de Calliclès.

– « Il n’y a pas de honte quand on est jeune à philosopher. Mais l’homme mûr qui continue à philosophie fait une chose ridicule, Socrate… Ce n’est pas un homme, on a envie de le fouetter. »

Rien d’étonnant ainsi à ce qu’un jour de Février 399, une plainte est déposée auprès de l’Archonte-roi contre Socrate.

On a pu conserver le texte authentique. Plainte déposée par Mélétos, fils de Mélétos, du dème de Pitthos, contre Socrate, fils de Sophronisque, du dème d’Alopèce. On accuse Socrate de ne pas croire aux dieux reconnus par la cité et d’introduire de nouvelles divinités. On lui reproche, en outre, de corrompre la jeunesse.

La peine requise est la mort.

La thèse de l’accusation sera soutenue par 3 individus, même si Mélétos est accusateur officiel .C’est lui qui a remis  «la graphé», rédigée en son nom.

Qui sont ses accusateurs ? – Le véritable s’appelle Anytos. Personnage honorable, riche industriel. Il milite pour la restauration démocratique. Il est représentatif des nouveaux riches. C’est un homme puissant, influent. En 409, il échoue dans une expédition navale ; il sera accusé de trahison puis acquitté. Aristote prétend qu’il aurait soudoyé ses juges. Ce qui est sûr c’est que c’est un militant zélé et il va s’acharner sur Socrate. Cet Anytos est convaincu de la nocivité des idées de Socrate. Ce philosophe entretient par ses questions, le doute. Il destabilise. Anytos est insensible à l’ironie et aux vertus de la discussion et la culture de la critique ébranle les certitudes. Il faut écarter ce Socrate qui dresse les enfants contre leur père.

Quant à Mélétos, il aurait porté la condamnation au nom des poètes que Socrate ne ménageait pas dans ses critiques. Les poètes, qui avait vocation d’éduquer le peuple, lui rendent la pareille. Un certain Eupolis traite Socrate de «vieux bavard», «de gueux  qui passe sa vie à méditer et n’a jamais médité au moyen d’avoir à manger.»

Socrate devient un personnage de théâtre. Aristophane le ridiculise.

Ironie de Socrate au cours du procès : ce jeune Mélétos( 3O ans), poète médiocre voudrait-il se faire connaître grâce au procès ?

Il y a un troisième accusateur : Lycon. D’origine ionienne il est attaché à la démocratie et représente le type du mauvais artisan, du mauvais politique. On comprend qu’au fond, Socrate devient la bête noire d’une bourgeoisie soucieuse de sa prospérité.

- « Je dois maintenant aller au Portique royal pour m’occuper de l’accusation qui est portée contre moi… » Socrate est serein. Il ajoute même : - « demain matin, nous continuerons la conversation ».

Le texte de l’accusation reçue, les deux partis sont convoqués et la plaidoirie doit être faite. Le tribunal siège en plein air, sous le soleil, les dieux du ciel, au Nord-Ouest de l’Acropole.

Chaque année, on tire au sort 6000 jurés. Ils sont rétribués. De nombreuses affaires sont traitées. Il n’y a pratiquement pas de police et pas de détention préventive.

Socrate, seul, se retrouve devant ses accusateurs. Mélétos est à la tribune, il est assisté de Lycoon et d’Anytos.

Ironie encore : Socrate trouve que «ses accusateurs parlent d’une façon si persuasive qu’il en oublie qu’il s’agit de lui et que sa tête est en jeu.» Quant aux accusateurs, ils prétendent que seul le devoir patriotique les anime.

Mélétos, jeune poète brouillon , est rapidement confondu par Socrate qui, en l’interrogeant, lui fait avouer ses contradictions. Il ne peut à la fois l’accuser d’introduire de nouveaux dieux dans la cité et de manquer de piété. C’est avec Anytos que l’affaire se corse. Ce dernier refuse de se perdre dans les raisonnements, les discussions, la dialectique… Il ne s’agit pas de discuter sur la nature des dieux ou celle du soleil. – « Jurés, vous êtes là pour condamner Socrate ! »

C’est un politicien habile, rompu aux joutes oratoires. Il mène un réquisitoire que Platon juge «ensorcelant». D’abord, Socrate est accusé de corrompre la jeunesse par son enseignement. Les jeunes n’ont pas besoin de sens critique, ils ont besoin d’être encadrés. Parce que Socrate interroge, il met en doute les valeurs. Ce faisant, il met en péril le régime politique, la piété filiale, les bases morales de la société. Il pousse à la violence, à la ruse, au vol… directement… et indirectement à l’inaction économique, à la mollesse. Ajoutons à cela qu’à vouloir privilégier le meilleur, à chercher des hiérarchies de valeurs, il a des idées anti-démocratiques. Il a des amis et des disciples oligarques. Enfin il est impie ; Accusation la plus grave. Par mesure de salubrité publique, il faut le condamner, l’éliminer et ne pas se laisser berner par son apparence bonhomme, bienveillante, modeste et négligée. Cet homme est malfaisant et dangereux.

A Socrate de se défendre. Il improvise, son démon est resté silencieux le matin. Il a refusé les services d’un habile avocat. – «  Je ne me montrerai pas du tout habile à parler…» 

Pas d’effets oratoire, d’effets de manches. Socrate refuse de jouer le jeu. Contre toute attente des jurés, il ne fait pas profil bas, pas amende honorable. C’est la stratégie adoptée par tous les accusés ; elle est payante. On avoue sa culpabilité, on s’excuse, on demande pardon en promettant de ne plus recommencer… et on finit par être acquitté. Socrate, au contraire, va mettre en accusation ses juges, ses accusateurs, les athéniens. Il ne manifeste aucune crainte et d’avance leur dit que leur verdict n’a aucune valeur. Ainsi, contrairement à l’usage, Socrate refuse de supplier… - « Juges, je ne vais pas vous faire l’affront de vous apitoyer comme le font ordinairement les prévenus… »

Il ajoute simplement :- « Je ne m’adresse qu’à votre raison. » Bref, Socrate ne plaide pas, ne reconnaît pas l’accusation et la menace d’une condamnation ne le trouble pas. Il n’a pas peur de mourir et il ironise ; un comble pour ses juges.

Pourtant son cas pouvait être plaidé car il sera jugé coupable à une majorité faible. Sur les 501 jurés, 281 le déclarent coupable et 220 l’acquittent. S’il avait mieux plaidé, il aurait convaincu le 30 hésitants manquants. En fait ce vote est frileux, conservateur. Il se fait surtout contre ces intellectuels philosophes qui troublent les jeux du pouvoir politique. Socrate, incorruptible, devient provocateur : - «Puisque vous voulez que je me condamne à mon tour, pour prouver que j’ai bien compris le sens de vos accusations, à titre de transaction, au lieu de ma mort, je propose de vous dédommager en m’acquittant d’une amende d’une mine…» Somme ridicule qu’il déclare purement symbolique car il ne reconnaît pas sa culpabilité et s’ils demandent plus d’argent, comme il ne pourrait pas payer… il finirait ses jours en prison.

On ne va pas lui pardonner cette impertinence. Une majorité écrasante vote alors pour la mort ; 361 vois contre 141.

Socrate fait front : condamné ou acquitté, cela lui est égal. Ultime défi ? Il affirme qu’ils n’ont aucun pouvoir de vie ou de mort sur lui. La nature l’a déjà condamné à mort et il n’a de compte à rendre qu’aux dieux.

 

 

La mort de Socrate 

Ordinairement, la sentence de mort est exécutée immédiatement mais le hasard du calendrier a repoussé à 30 jours le moment fatidique. En effet, traditionnellement, une théorie, une procession sacrée part en Crète pour honorer la mémoire d’Ariane et de Thésée qui tua le minotaure dans le labyrinthe. Pendant cette période, à Athènes, toute exécution capitale est suspendue. Donc, pendant un mois, la prison de Socrate devient un lieu de visite. On lui a proposé de fuir en Thessalie mais il a refusé de s’exiler. Il est légaliste jusqu’au bout. Même si personnellement il estime que la condamnation est injuste, il se doit de respecter la loi de la cité qu’il a toujours défendue. En d’autres circonstances, d’autres philosophes n’ont pas eu ce scrupule et ont fui. Ce fut le cas d’Anaxagore, de Protagoras, et même d’Aristote. Il faut dire que ce dernier, venu de Macédoine, n’était pas athénien. A Athènes Socrate reste «l’homme le plus sage» que la Pythie avait identifié… Hors d’Athènes, il n’est plus rien.

Enfin, au large du cap Sounion que domine le temple de Poséidon, les voiles du navire sacré sont en vue. La procession est de retour. Cela ne trouble pas Socrate. Son disciple Criton est désespéré. Socrate l’invite à dépasser sa douleur. Comment Socrate peut-il surmonter la mort ? Par le rappel d’une exigence intérieure d’absolu, plus forte que les choses du monde. Il y a là indéniablement une exigence spirituelle. L’homme mûr, qui a vieilli, a conscience qu’il est porté par un inconditionné, une vie plus forte que sa propre vie. Si la vie est sublimée, la mort est surmontée. Il y a longtemps que le philosophe a fait la part des choses et s’est détaché du périssable. Sa mort n’est pas dans la logique des hommes qui le condamnent, elle est inscrite déjà au cœur de sa vie, de sa condition de mortel… et ce sont les dieux seuls qui décident.

– « Le navire est là, dit-il, à la bonne heure, et s’il a plu ainsi aux dieux , qu’il en soit ainsi ! »

Platon, dans « Le Phédon » relate les derniers moments de Socrate. Pourtant, il n’assistait pas à la scène ; il était malade…Vérité ? Mensonge ? On ne sait mais ce qui est sûr c’est qu’il avait pressenti l’issu fatale du procès et cela lui paraissait insupportable.Cet aristocrate voyait dans son maître non pas un subversif dangereux mais un noble réformateur. Lâcheté dans l’instant? remords ensuite? Il va ainsi consacrer le restant de sa vie à réhabiliter la mémoire de Socrate. Grâce à lui, la mort physique de Socrate deviendra une victoire spirituelle.

On imagine que Platon s’est bien informé sur ce qu’il n’a pas vu… Il raconte : Socrate, délié de ses chaînes, mène conversations avec ses visiteurs. Il plaisante : - « Au moins, mes ennemis ne me reprocheront pas de me mêler de ce qui ne me regarde pas lorsque je m’occupe de ce qui m’attend de l’autre côté du tombeau. » Il réprimande ceux qui s’affligent bruyamment. – «  Après avoir bu le poison, je ne resterai plus auprès de vous mais je m’en irai, en allant vers certaines sortes de bonheurs propres aux bienheureux. »

Ce qu’il faut, c’est avoir du courage, dire que c’est le corps qu’on ensevelit et «m’ensevelir comme il te plaira, dit-il, comme tu penseras qu’il convient le mieux de la faire.» Socrate a ainsi déjà échappé à la vie qui préoccupe encore ses amis. Il a pris un bain, par délicatesse, pour que d’autres n’aient pas à le faire. Il rappelle sa famille : ses enfants, Lampoclès et ses deux cadets, Sophronisque et Ménexène, son épouse Xanthippe. Il leur dit ses dernières volontés. Il ne veut pas de pleurs, d’émotion bruyante. – « Déjà, on était prés du coucher de soleil…» Le gardien de la prison arrive avec le poison. Il est très ému, il a eu le temps d’apprécier Socrate, un condamné bien singulier.

  - « Je ne te reprocherai pas Socrate ce que je reproche aux autres, de se fâcher contre moi et de me maudire… Maintenant donc, car tu n’ignores pas ce que je suis venu t’annoncer, adieu ! » telles sont les paroles du geôlier de Socrate, qui se met à pleurer.

A ses amis, Socrate déclare à son propos :-«  Quelle civilité chez cet homme ! c’est la perle des hommes et aujourd’hui encore, avec quelle générosité il me pleure. » Socrate est prêt :-«Vivre le plus longtemps possible, un homme digne de ce nom ne doit pas s’en soucier ». Il peut attendre encore un peu… Le soleil n’est pas encore couché ; qu’y a-t-il à gagner à cela ? A s’engluer dans la vie, alors qu’il faut la quitter… il est temps !

Le serviteur amène le poison broyé dans une coupe. La légende parle de cigüe. «Avec une parfaite bonne humeur » Socrate prend la coupe et boit le poison. Phédon pleure discrètement, Criton quitte la cellule…Tous se désolent. Socrate, toujours, console : - « Que faites-vous là, hommes extraordinaires ! Pourtant, si j’ai renvoyé les femmes, ce n’est pas pour une autre raison, pour empêcher que l’on ne détonne de pareille façon. Car, je l’ai ouï dire, c’est en évitant les paroles de mauvais augure qu’il faut achever de vivre. Allons, du calme, de la fermeté.»

Le poison fait son œuvre. Socrate finit par se coucher, la paralysie gagne les jambes… Quand elle sera à hauteur du cœur, ce sera fini.

Juste avant le dernier instant, Socrate découvre son visage qu’il avait couvert et s’adresse à Criton, revenu dans la cellule. – « Criton, à Asclépios, nous sommes redevables d’un coq ! Vous autres, acquittez-vous de ma dette ! N’y manquez pas ! » Criton le rassure… il espère sans doute une autre parole du philosophe juste avant sa mort… « Vois cependant, dit-il, si tu n’as rein d’autres à dire… » Socrate ne répond pas... Dernier soubresaut.

Ces ultimes paroles de Socrate sont une énigme qui a fait couler beaucoup d’encre. Asclépios est le dieu de la médecine et à ce titre il est très vénéré dans la ferveur populaire. On se presse au sanctuaire d’Epidaure. On apprend donc que Socrate lui consacrait des sacrifices… Etait-ce une dernière ironie ? Socrate aurait remercié Asclépios de l’avoir délivré de la « maladie de la vie ».. de cette vie où régne plus d’injustice que de justice. Délivrance de l’âme qui, à la mort, n’est plus prisonnière du corps. La mort ne fait que séparer l’âme du corps et tout rentre dans l’ordre, l’âme s’envole vers l’éternité des dieux et le corps retourne à la poussière. De telles croyances circulaient dans les mythes de la chute que Platon évoque dans «Le Phèdre» et elles étaient célébrées dans les mystères orphiques à Eleusis. Ces croyances étaient très populaires.

En fait, il y a une grande lucidité philosophique de Socrate : Ou bien la mort n’est qu’un sommeil paisible, ou bien elle est le commencement d’une autre vie qui peut être meilleure.

Après son procès, Socrate avait déjà confié : - «Soyez pleins d’espérance dans la mort» et il ajoute : «  il est temps que nous nous quittions, moi pour mourir et vous pour vivre. Qui de nous a la meilleure part ? »

On l’a vu, Socrate n’a pas peur. Il ne s’accroche pas à la vie. On a pressenti une attitude stoïcienne et on a même parlé de « suicide socratique ». C’est excessif. Par contre son attitude est philosophique en ce sens qu’il est réaliste ; il sait avec lucidité que tous les hommes sont mortels. C’est la condition humaine et il n’échappe pas à celle-ci. C’est en tant que vivant que, comme le dira M.Heidegger, l’homme est « l’être-pour-la-mort ».

En réalité, la mort de Socrate n’est ni un suicide, ni un mépris de la vie ou de la mort. Elle témoigne plutôt d’un idéal, d’un désir d’éternité qui se justifie en l’homme à condition qu’il transcende ce monde.

On raconte que Socrate, inspiré, aurait composé un poème dans sa prison. Un hymne à Apollon, le dieu de la lumière.

 

Socrate : épilogue  

Seuls quelques disciples dont Platon seront fortement émus de « l’erreur judiciaire ». Pour le reste, les athéniens, à commencer par les accusateurs, ne semblent guère avoir des remords. Même Platon semble s’excuser dans « La République » : - « Peut être ne rougirais-je pas de dire qu’il fut le plus juste des hommes de cette époque. »

Désertion des disciples et de Platon qui cependant fait une tentative pour perpétrer la mémoire de Socrate, oublié par Athènes.

Socrate incarne aussi bien l’échec de la philosophie. Ceux qui auraient pu tirer leçon de son enseignement, Alcibiade, Critias, ont mal tourné et leurs éclatants forfaits ont eu des retombées négatives sur la popularité de Socrate. Si l’on doit juger l’arbre à ses fruits, Socrate est mal. Il a bien dû souffrir de cela et sans doute plus encore du sort réservé par les athéniens au grand stratège Périclès dont il fur l’ami et le conseiller. Sous le prétexte d’un vol des plaques d’or consacrées à sculpter la statue d’Athéna, on l’obligea à démissionner… Il ne se remit pas de cet affront.

Incroyable cité d’Athènes ! si peu reconnaissante envers ses bienfaiteurs… capable de les encenser un jour et de les vilipender le lendemain. C’est pourtant une cité extraordinaire : en quelques dizaines d’années on y trouve Anaxagore, Protagoras, Socrate, Diogène, Zénon d’Elée, Phidias le sculpteur, Iktinos (architecte du Parthénon) Mnésiclès (Propylées), les auteurs dramatiques, Euripide, Sophocle, Aristophane, Eschyle.. Les historiens Thucydide, Xénophon…Il y a beaucoup de mystère chez ces personnages illustres.

Socrate est loin d’avoir suivi les dérives oligarques de ses disciples. Il a surtout été témoin des injustices commises et de la décadence morale, des errements de la démocratie. Il en sera victime. La vox populi est bien changeante, ses humeurs sont velléitaires et elle reste sensible à la démagogie que les sophistes avaient exploitée, codifiée et enseignée. Athènes, en guerre civile permanente, n’a pas montré de gratitude envers ceux qu’on honore aujourd’hui et qui font sa renommée. Elle a banni Anaxagore, condamné Périclès, Phidias, Socrate.

Socrate, l’homme le plus sage, sera considéré comme le père de la philosophie occidentale, il incarne les valeurs de l’esprit ; le sens critique, la maîtrise de soi, la lucidité, l’humilité dans la connaissance, la défiance à l’égard des passions égoïstes et aveugle, le désir de tempérance, le refus d’injustice. La recherche d’une liberté qui ne se confond pas avec l’assouvissement des instincts, un désir de vérité qui ne se confond pas avec les déclarations d’opinions, mais exige une intelligence et une fermeté d’âme.

Quelle grandeur chez cet homme qui dit qu’il vaut mieux subir une injustice que de la commettre! Et quel optimisme lorsqu’il considère que le méchant n’agit que par ignorance et que celui qui voit le Bien ne peut que s’y conformer, le désirer!

Enfin comment ne pas relever cette constante référence à l’universalité qui va fonder l’humanisme occidental.

Quant à l’idéal de sagesse, les stoïciens tireront les leçons, les Pères de l’église aussi. Réussir sa vie n’est pas forcément réussir dans la vie, prospérer en affaires, gagner beaucoup d’argent et se lancer dans la course à la consommation des biens matériels, vivre dans le luxe. Sans ambiguïté, le fameux «Connais-toi toi-même» indiquait à Delphes une voie de recherche intérieure. Le christianisme à venir entendra le message.

Quant à la philosophie, les difficultés que Socrate rencontra et sa mise à mort auront valeur de paradigme, d’exemple. De nos jours encore, on se moque du philosophe inutile, pour le moins peu habile en affaires, et pour le plus, dangereux contestataire marginal… Electron libre et anachronique dans une société entièrement tournée vers des valeurs de réussites matérielles, d’ambitions mercantiles et agressives.

Etrange Socrate atypique, inclassable, qui ne s’accommode de rien… même pas des rituels et des fêtes religieuses établies qui font le ciment des collectivité, des communautés. La procession des Panathénée passe, flamboyante et bruyante. Elle monte sur l’acropole vers la statue chryséléphantine d’Athéna, imposante couverte d’or, de couleurs rutilantes… Et Socrate, en retrait, silencieux, discret, se tourne vers l’Athéna pensive, paisible et méditative, qui repose encore au musée d’Athènes.

Combien la philosophie s’enorgueillit des ses universités, de ses professeurs érudits et diplômés qui jettent sur le marché un flots de livres prestigieux… Pourtant déjà, par avance, ils sont désavoués par Socrate qui prétendait ne savoir que son ignorance et qui refusa d’écrire quoi que ce soit.

Un Socrate qui, déambulant dans les rue d’Athènes, se contentait de dialoguer avec les gens… de mesurer les fausses certitudes, de dégonfler par l’ironie l’orgueil des hommes et de dénoncer leurs aveuglements. Un Socrate qui n’a fondé aucune école, qui n’a eu aucune ambition et surtout pas celle d’être célèbre.

Socrate, un homme simple… Un homme libre qui avoue s’entretenir avec son daimon intérieur… ne se préoccuper vraiment que de son âme… et avoir pour mission d’aider ses semblables à en faire autant.

Si la postérité le fit célèbre par l’entremise de Platon, c’est qu’elle reconnut en lui un vrai maître de philosophie, c’est à dire un maître de vie, un ami familier, un taon éveilleur qui pique notre léthargie naturelle afin de mieux penser les valeurs sans lesquelles notre vie ne serait qu’animale.

 

B.O.